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Le serre-livres - Page 27

  • L'astre mort, un roman de Lucien Jerphagnon

    L'astre mort, ce fut d'abord un manuscrit qui dormait dans une boîte chez Lucien Jerphagnon. À la mort de ce dernier, sa fille, Ariane, exhuma ce roman et décida de le publier. On y découvre un narrateur attachant, porté à la mélancolie, grand anxieux devant l'éternel, mais qui sait se moquer de lui-même. Avec une saine distance, voire une certaine tendresse. C'est qu'il a fini, malgré tout, par s'habituer à ce curieux compagnonnage avec lui-même et son sempiternel tracassin !

    Il part en voyage et, loin de se distraire une fois arrivé à bon port, le voilà qui rumine ses innombrables peurs, ainsi qu'une lourde mélancolie. Il met ses petites angoisses dans les grandes, comme d'autres mettent les petits plats dans les grands. Il a coutume, selon ses propres dires, de « faire pousser des terreurs grimpantes ». Pourquoi ne l'accompagneraient-elles pas lors de son périple ? On ne se quitte jamais : vérité cent fois proférée ! Et pourtant, comme on aimerait qu'elle n'en soit pas une, de vérité ! Les interrogations banales du narrateur (la plus récurrente étant : « ai-je bien coupé le gaz avant de quitter mon appartement ? ») en cachent d'autres, bien plus profondes. En somme, ce qui préoccupe ce personnage, ce sont les questions qui nous taraudent tous un jour ou l'autre : Pourquoi sommes-nous là ? D'où venons-nous et où allons-nous ? Parfois, il croit frôler la clé du grand mystère qui l'a parachuté ici-bas. C'est comme un « message en code aux trois quarts déchiffré » qui se dérobe au moment même où il croit le saisir. C'est frustrant et, en même temps, cela participe de ce que Jerphagnon appellera plus tard la « stupéfaction d'exister »...

    Le narrateur, notre semblable, notre frère, félicite les formalités administratives à accomplir avant l'aller et le retour de le détourner pour un temps, certes limité mais ô combien appréciable, des tourments qui l'accaparent habituellement. Sa grande crainte, c'est de « crever sans en avoir assez profité ». « Peur de n'avoir pas assez regardé les arbres, les chats, les fleurs, les champs ; de n'avoir pas assez respiré l'odeur des foins ou du bois qui brûle ; de n'avoir pas assez écouté le chant des oiseaux ». Quelques jours avant de reprendre le train pour Paris, le voilà pris d'une mélancolie foudroyante. Il craint soudain que l'adieu qu'il doit faire à l'Espagne ne soit définitif. Et l'on sent sourdre en lui la terreur de n'en avoir pas assez profité là non plus.

    On découvre, dans ce roman de jeunesse, un autre Jerphagnon que celui que l'on connaît. Encore que... Il y a là les prémices d'une quête qui ne cessera de l'occuper toute sa vie durant. La philosophie lui livrera quelques embryons de réponses, jamais de façon définitive, jamais de façon catégorique. Toujours « le Jerph », comme il se nommait lui-même, demeurera celui qui questionne, celui qui refuse les idéologies (parce que, selon le mot de Jean-François Revel, « c'est ce qui pense à votre place ») et les certitudes (et là, je ne peux m'empêcher de citer cette phrase savoureuse de Jerphagnon : « Les gens qui ont des certitudes sont sûrs de se coucher le soir aussi cons qu'ils se sont levés le matin »). Toujours il sera celui qui aime à « mettre le bordel dans les têtes » ! Son roman est magnifique. À sa lecture, notre âme se met à moins grelotter de se savoir, quelque part dans le monde, une sœur en fragilité et en intranquillité ! L'astre mort n'invite pas nécessairement à prendre la route, au sens propre s'entend. Il incite à l'humeur vagabonde quoique sédentaire, il encourage surtout à se réconcilier avec cet étrange soi-même dont on ne pourra se défaire ! Et s'il indique un seul chemin, c'est celui, mystérieux et cahoteux, qui mène à la connaissance de soi. Impossible de poser le barda qui pèse sur nos épaules : autant, donc, s'en accommoder, voire tenter de s'en enrichir !

  • Des paysages aléatoires de Peter Stamm aux nôtres, il n'y a qu'un pas !

    Depuis quelques jours, je relis passionnément Peter Stamm ! La rencontre avec cet auteur à la librairie La Cour des grands, jeudi soir, m'a remuée, et je sens que j'en garderai des traces durant de longues années. Voilà un homme d'une grande élégance, au regard océanique. À le voir, on pourrait très bien imaginer que l'on a affaire à quelqu'un qui a résolu tous ses tourments intérieurs. Il suffira de lire un seul de ses livres pour se rendre compte qu'il n'en est rien et que le bleu pénétrant de ses yeux recèle non pas des mers tranquilles, mais des eaux constamment agitées, un ressac douloureux, des paysages aléatoires si l'on en croit le titre d'un de ses romans...

    D'emblée, dans la discussion avec la libraire, Peter Stamm a avoué n'être sûr de rien en cette vie. C'est peut-être la raison pour laquelle nombre de ses romans et nouvelles posent des questions sans réellement y répondre. C'est au lecteur de se faire sa propre opinion. D'ailleurs, selon Stamm, celui-ci doit être entièrement libre. D'où les innombrables situations qui, dans ses livres, laissent un passage ouvert à toutes les interprétations. Cela est particulièrement vrai pour Weit über das Land (L'un l'autre en français). Lorsqu'il referme le livre, le lecteur peut tout imaginer. C'est presque à lui d'inventer la fin de l'histoire ! Chacun aura sa version. Pour en avoir discuté avec quelques personnes, je sais que la lecture que j'ai faite de cette fin n'est qu'une possibilité parmi tant d'autres. Jeudi, Peter Stamm a expliqué que chaque interprétation se défendait et qu'elle en disait long sur le lecteur lui-même. Si le cœur vous en dit, lisez ce livre et faites-vous votre propre opinion !

    Hier après-midi, j'ai terminé ma relecture de Seerücken, dont il a déjà été question ici. Trois nouvelles de ce recueil m'ont interpellée plus que les autres : Der Lauf der Dinge, Eismond et Sweet dreams. Der Lauf der Dinge, j'en ai déjà parlé. Eismond pose, selon moi, la question du devenir de nos rêves. Un homme, Biefer, échafaude des plans pour sa retraite. C'est décidé : il ira s'installer au Canada et y tiendra un Bed & Breakfast. Il confie ce projet à un de ses collègues, il lui montre une pochette qui renferme tous les documents nécessaires à la réalisation de ce rêve. Peu après avoir fêté son départ en retraite, Biefer perd sa femme et ce deuil le plonge dans un mutisme hébété. Le collègue auquel il avait parlé de son idée d'ouvrir un Bed & Breakfast au Canada jette un coup d'œil dans le tiroir qui contenait la pochette de Biefer. Tout est resté là, en l'état. On comprend alors que le plan sur la comète n'a servi, des années durant, qu'à alimenter un rêve destiné à ne jamais prendre corps dans la réalité. Je vois là un parallèle avec le mythe de Sisyphe tel qu'Albert Camus nous l'a conté, avec toute la dimension philosophique qu'il recouvre. Et je pense à ces mots que j'aime tant : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme ». Une des protagonistes de Eismond résume les choses plus simplement : « Hauptsache, man hat ein Ziel » (l'essentiel est d'avoir un objectif). Peut-être que regarder le but sans jamais l'atteindre mène à la plénitude ? Qui sait si parvenir à l'objectif que l'on s'est fixé ne ruinerait pas à jamais notre quête ?

    La nouvelle Sweet dreams raconte les débuts d'une histoire d'amour. Lara et Simon sont jeunes, ils ont la vie devant eux : elle a vingt-et-un ans, il en a vingt-quatre. Leurs personnalités s'emboîtent plus ou moins bien. Elle dépense sans compter, simplement pour s'entourer d'objets qu'elle trouve beaux, lui se demande toujours si ces babioles sont réellement indispensables. Avant d'acheter quoi que ce soit, il s'interroge systématiquement sur le côté pratique de chaque éventuelle acquisition. Elle n'ose pas toujours s'affirmer face à lui, de peur qu'il ne se sente à l'étroit dans leur relation. Elle est déjà installée dans cette abnégation qui fait les frustrations, les rancœurs et les colères futures... Il serait intéressant d'écrire la suite de cette nouvelle : Sweet dreams ... twenty years later ! Que restera-t-il des grandes espérances de Lara une fois passés les émois des premiers temps, une fois que la routine aura ébréché les petits bibelots dont elle s'entoure et cabossé ses aspirations ? Et, surtout : que restera-t-il de son amour ? Sera-t-il assez profond pour contenir quelques désillusions ?

    Peter Stamm remue en nous de cruciales (et parfois cruelles) interrogations. En ne nous livrant que très peu de réponses, il nous invite à les écrire nous-mêmes. Et nous les rédigeons en fonction de qui nous sommes et des paysages aléatoires imprimés en nous !

  • Les livres de Peter Stamm, fenêtres ouvertes sur des univers étranges, des ambiances et des gouffres...

    Chaque roman de Peter Stamm renferme un univers tout entier, qui tient à la miraculeuse rencontre de différents éléments : un style à nul autre pareil, une ambiance dans laquelle se côtoient tout à la fois l'étrange, le vertigineux et le banal. Dans Weit über das Land, un homme quitte tout du jour au lendemain : son foyer, son travail et son quotidien. Nous le suivons dans ses pérégrinations, nous regardons sa femme affronter la vie sans lui. On ignore pourquoi cet homme a largué les amarres de cette façon, un soir de retour de vacances. Son existence semblait tissée d'habitudes rassurantes, mais n'est-ce pas justement cela qui a fini par le conduire à l'effondrement ? On peut interpréter cette fuite de bien des manières. Je la vois comme la volonté de se soustraire à la facilité offerte, d'être là où l'on n'est pas attendu, et plus là où l'on vous a si souvent trouvé. Cet homme fait un pied de nez radical aux conventions. Il a tout pour être heureux ? Qu'on n'aille surtout pas croire que cela suffit à le combler ! Il est question ici d'une quête assoiffée, à vrai dire sans objet véritable. La fin du roman nous laisse pantois et sans voix. J'ai pu en discuter dernièrement avec la libraire de La cour des grands, fabuleuse librairie messine, et elle me disait qu'elle avait demandé à chaque lecteur de Weit über das Land (L'un l'autre en français) comment il avait analysé ce dénouement inattendu. Les interprétations sont multiples et toutes se défendent. Je ne peux en dire davantage, je ne veux pas déflorer l'intrigue de ce livre, ce qui en fait toute la substance et la profondeur. Cela peut être une belle lecture d'été, et le thème abordé peut largement rejoindre ce qui est généralement le grand sujet des vacances : lever l'ancre ou la jeter en port inconnu, disparaître, ne plus se faire broyer par l'infernale machine du quotidien !

     

    Peter Stamm sera ce soir à La cour des grands. Il viendra y parler de L'un l'autre, et je me réjouis à l'avance de cette rencontre avec un auteur que je lis depuis de nombreuses années et que j'ai, dès la première lecture que j'en ai faite, hissé au rang de mes préférences germanophones ! Pour me replonger dans « l'ambiance Stamm », j'ai décidé de relire Seerücken, un recueil de nouvelles surprenantes. La première, Sommergäste, nous laisse un sentiment étrange. Un homme décide de partir s'isoler dans un hôtel afin d'y terminer la rédaction d'un travail consacré à Gorki. La propriétaire des lieux est bizarre, tout comme l'endroit lui-même. Stamm parvient à donner à son écriture des contours quasi fantomatiques, et en cela elle épouse parfaitement l'ambiance qui plane sur toute la nouvelle. Au terme de la lecture, on pense à La femme du Vème, de Douglas Kennedy. Il y a quelque chose du même ordre, entre le lugubre et le fantastique, dans Sommergäste. Plus loin, on lira Der Lauf der Dinge, qui raconte le séjour d'un couple dans un camping du nord de l'Italie. Cette femme et cet homme, Alice et Niklaus, ne sont plus unis que par les liens élimés de l'habitude, qui sont devenus autant de cordes à leur cou. Soudain, un autre couple arrive, flanqué de deux enfants, et cette famille va devenir pour ainsi dire le seul sujet de conversation de notre couple en mal d'aventure. Les mômes sont bruyants. Il devient très vite impossible de faire abstraction de leurs cris. Alice et Niklaus font une fixette sur la famille d'en face qui, à elle seule, finit par cristalliser leur mécontentement grognard. L'amour est mort et se répand en invectives détournées. On comprend bien que la rage qui s'exprime à l'encontre du couple avec enfants n'est qu'une manière de déguiser le morne désamour. Mais c'est infiniment plus complexe encore, car Alice finit par avoir besoin de ces étrangers pour nourrir non seulement sa colère, mais aussi le vide de son existence, et Niklaus éprouve un désir confus pour la voisine (ah, la gent masculine et ses ignobles instincts !). 

    Tout cela se mêle subtilement dans l'écriture de Peter Stamm. En quelques pages, en quelques mots parfois, l'écrivain suisse parvient à donner corps à un sentiment et à son contraire, à une ambiance et à ce qui en fait la chair inimitable... Les œuvres de cet auteur sont traversées en filigrane par les mots d'Aragon : « il n'y a pas d'amour heureux ». Il n'y a pas d'amour heureux, il n'y a que des fractures, des lignes de faille qui aspirent dans leurs gouffres des êtres que la vie déchire...