Prisonnier au berceau : splendide lecture !
Je viens de lire un livre merveilleux de Christian Bobin : Prisonnier au berceau. Tous les livres de Christian Bobin sont merveilleux, me direz-vous si, comme moi, vous aimez cet auteur qu'on a parfois appelé le ravi de la crèche. À tort, selon moi. Bobin n'a jamais nié la noirceur de l'existence. Simplement, je crois qu'il avait choisi de ne pas ajouter, par son œuvre, de l'obscurité à un monde qui n'en est déjà que trop couvert. Attitude extrêmement courageuse, je trouve !
Prisonnier au berceau ne raconte pas grand-chose, et ce pas grand-chose revêt des allures d'immensité. C'est toujours comme ça avec Christian Bobin. On pourrait dire que sa vision est minimaliste, et que c'est cela, précisément, qui la rend capable d'embrasser l'universel. Un brin d'herbe contient à lui seul la vastitude. Si nous le regardons avec des yeux vastes, bien sûr. Christian Bobin n'était pas un adepte des voyages qui offrent du spectaculaire à tout-va. Le Creusot, sa ville natale, lui allait très bien comme source de dépaysement et d'émerveillement.
C'est cet émerveillement qu'il dépeint dans Prisonnier au berceau. Le Creusot n'est pas franchement une destination qui fait rêver. La ville est située au cœur d'un important bassin houiller, et ce « pedigree » n'est généralement pas tellement glamour, je crois en savoir quelque chose, moi qui ai grandi non loin des sites sidérurgiques de Lorraine ! C'est sans doute ce hasard qui a voulu que, comme Bobin, je parvienne souvent à dénicher de la subtilité, voire de la poésie dans ces paysages que d'aucuns trouvent grossiers. J'y vois autre chose que leur grisaille. J'y vois leur infini dénuement et ce même dénuement les rend touchants à mes yeux. Pas d'oripeaux flamboyants qui éclabousseraient la vue de leurs couleurs chatoyantes. Ici, la splendeur est un effort à faire, et j'adore ça !
Chrisian Bobin ne dit pas autre chose dans son petit livre de même pas cent pages. Des photos en noir et blanc parsèment l'ouvrage. Elles sont à l'image du Creusot : sans fanfreluches, sans artifices. Il en émane une indescriptible poésie. Comme de ce livre qui n'est ni plus ni moins qu'une déclaration d'amour à une ville trop souvent méprisée. J'aime ce culot !
Sa vie durant, Bobin resta fidèle au Creusot, considérant que cette ville lui permettait de voyager comme il aimait le faire. Par exemple en s'arrêtant sur le givre offrant à une fenêtre un cadre de dentelle ou sur un oiseau « abritant une chorale dans sa cage thoracique ».
« La vie est lumineuse d'être incompréhensible », écrit Bobin à la page 43 de ce livre. Il aurait pu choisir de dire « la vie est sombre d'être incompréhensible », ça aurait très bien fonctionné aussi. Sauf que l'écrivain dont il est question ici avait opté pour la lumière. Sans pour autant nier l'obscurité. Du grand art.
Après cette lecture, j'ai regardé si le Creusot était loin de chez moi. C'est à 3h42 de route. Un jour, donc, j'irai là-bas. Je prendrai Prisonnier au berceau avec moi, je le mettrai sur le siège avant de ma voiture, à ma droite, et cet étrange passager me dictera une certaine manière de voir les choses qui fera de ce périple, j'en suis sûre, un enchantement !