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Le serre-livres - Page 30

  • Enfance, de Tolstoï

     

    Depuis que je l'ai découvert, Tolstoï ne cesse de m'étonner et de m'émouvoir. Il m'étonne parce que sa langue est limpide, sans apprêts, et pourtant majestueuse. Sa grandeur réside dans son extrême simplicité. L'écrivain russe dépeint l'âme humaine avec une sidérante économie de moyens. En quelques lignes, il peut brosser le portrait d'un être de la manière la plus juste et la plus précise, sans forcer le trait. Il m'émeut parce qu'il semble toujours prendre fait et cause pour nos fragilités. Il n'accuse pas, me semble-t-il, il constate. Dans Anna Karénine, sa plongée dans les âmes des différents personnages nous mène au plus près de leur vérité. Impossible, une fois qu'on a sondé leurs profondeurs et leurs abîmes, de les condamner.

     

    Dans Enfance, nous voilà cette fois témoins (ô combien privilégiés!) de ce que vécut Tolstoï enfant. De ce qu'il fut aussi. Comme tous les enfants, il lui arrive de se montrer cruel, mais il est déjà capable de repentir, ce qui le dispose à faire ensuite amende honorable. S'étant une fois comporté selon lui de façon injuste avec Karl Ivanovitch, son serviteur et précepteur, le voilà pétri de remords. Plus d'une fois, il s'en voudra d'avoir pu offenser des êtres, notamment parmi ceux qui lui étaient les plus dévoués. Il fut parfois un gamin suiveur, s'acharnant sur plus faible que lui dans le seul but d'obtenir les faveurs d'un meneur qu'il aimait, mais il ne se pardonna pas ces écarts. La preuve : des années plus tard, il revient, le cœur contrit, sur ce qu'il pourrait finalement considérer comme des broutilles !

     

    La mort de sa mère signe la fin de son enfance. Même son chagrin lui paraît suspect à certains égards. N'en fait-il pas trop pour paraître plus affligé que tous les siens ? Tolstoï ne se montre jamais complaisant avec lui-même. Il s'applique à lui-même la méthode qu'il emploie avec ses personnages : il descend, muni de son scaphandre, en ses abysses, fussent-ils amers. Ne cherchant ni notre compassion, ni notre adhésion, il les obtient pareillement, l'une et l'autre. Il ne se met pas en scène, il se raconte le plus sobrement du monde, et c'est en cela qu'il est, à mes yeux en tout cas, d'une incomparable grandeur !

     

  • Was soll aus dem Jungen bloß werden ? Oder : Irgendwas mit Büchern, un livre de Böll

     

    Heinrich Böll est né le 21 décembre 1917. Il a seize ans quand Hitler arrive au pouvoir. Dès le début, tout son être se révolte contre le nazisme. Il déteste les bruits de bottes, les uniformes, tout ce qui exalte l'extrême virilité et n'est en définitive -le jeune homme qu'il est à ce moment-là le ressent très fortement- qu'une apologie de la violence sous toutes ses formes. C'est une période durant laquelle il souffre également chroniquement d'atroces maux de tête. Avec le recul, il se demande si cette pathologie ne fut pas une réaction physiologique à une idéologie qu'il rejetait de toutes ses fibres. « Das mag schon sein », ajoute-t-il, « denn ich war gegen die Nazis auch allergisch ». Toujours est-il que la maladie en question disparaîtra immédiatement après la Seconde Guerre mondiale et ne se manifestera plus jamais.

    Was soll aus dem Jungen bloß werden ? Mais que va devenir ce garçon ? Telle est l'interrogation qui hante son entourage. Le jeune Heinrich Böll est assez avare de prouesses en matière scolaire ! Il fait le nécessaire pour se maintenir à flot, mais qu'on n'aille pas lui demander de réaliser des exploits, peu lui chaut ! Il ne sait pas vraiment ce qu'il veut devenir plus tard. Irgendwas mit Büchern, qui deviendra le sous-titre du livre, est la réponse qu'il pourrait faire à ceux qui s'inquiètent pour lui. D'accord, il ne sait pas encore très bien à quoi ressemblera son avenir, mais il pressent qu'il doit s'orienter vers quelque chose qui lui permettra d'être au contact des livres. Bibliothécaire ? Pourquoi pas ? Quand il y réfléchit de plus près, pourtant, le jeune homme est pris de panique : s'il doit passer sa vie à enregistrer des emprunts des livres de Hanns Johst ou de Hans Friedrich Blunck (deux écrivains ayant totalement embrassé l'idéologie nazie), autant renoncer. Il finira par trouver une place d'apprenti dans une librairie où les théories nauséabondes n'auront jamais cours, Gott sei Dank !

    Ce livre ne retrace que quelques années du parcours de l'écrivain allemand. Des années sombres parce que marquées par la gangrène nazie, mais éclairées toutefois par le soutien des livres, la découverte des premiers émois amoureux et une soif de vivre qui l'emporte malgré tout sur le désespoir au cœur de la tourmente. Irgendwas mit Büchern : on peut dire que le gamin qui donnait du fil à retordre à ses parents et à ses profs avait une sacrée intuition ! Il deviendra l'un des plus grands écrivains allemands du vingtième siècle !

     

  • Immortelle randonnée, de Jean-Christophe Rufin

     

    Au moment où Jean-Christophe Rufin s'en va par monts et par vaux pour rejoindre Saint-Jacques-de-Compostelle, il est déjà bardé de divers titres de noblesse : prix Goncourt 2001 pour Rouge Brésil, académicien depuis 2008, écrivain de renom. Il ne part pas dans l'optique de se défaire peu à peu de cette belle importance. Il ne sait pas réellement quel est son objectif. Celui-ci prendra corps en cours de route. Au moment où j'écris ces lignes, me reviennent en mémoire des mots que j'ai souvent entendus en Allemagne : Der Weg entsteht im Gehen, ce qui revient à dire que le chemin naît sous les pas du marcheur, à mesure que celui-ci avance. Je me renseigne un peu et m'aperçois que ce que je prenais pour un adage germanique est en fait un vers tiré d'un poème d'Antonio Machado. Un Espagnol, comme par hasard ! Bref... Tout cela pour dire que Jean-Christophe Rufin verra, lui aussi, le chemin naître sous ses pas. Il ne s'agit pas que d'un parcours au sens propre, bien entendu. Les kilomètres avalés s'accompagnent également d'un cheminement spirituel. Il se fait progressivement et presque à l'insu du voyageur. Au fil des jours, Jean-Christophe Rufin s'abandonne sans complexes aux vertus de la crasse : celle-ci, à mesure qu'elle le recouvre, le dépouille. D'abord très seul, par choix du reste, notre chemineau va ensuite faire de multiples rencontres qui vont le nourrir, l'éclairer sur lui-même ou sur l'humanité en général.

    Très éclairant aussi, le contenu de son sac à dos. Jean-Christophe Rufin comprend qu'il résume à lui seul les craintes, voire les phobies, de son propriétaire. Au fil du temps, le barda s'allège, comme celui qui le porte. Finalement, ce n'est pas tellement la destination qui compte, c'est la manière dont on y parvient, les découvertes que l'on fait en route, et la fine strate de lumière qu'elles déposent sur la mémoire.

    Depuis l'enfance, j'adore les lectures qui me secouent comme des électrochocs et qui laissent des traces indélébiles de leur flamboyant passage dans ma vie. Je ne suis jamais seule puisque mille livres cheminent avec moi. Celui de Jean-Christophe Rufin sera désormais de la joyeuse troupe qui m'accompagne !

    Il y a quelques années, j'avais lu un autre témoignage sur Saint-Jacques-de-Compostelle : Ich bin dann mal weg, de Hape Kerkeling. L'auteur disait en préambule de son récit que le Chemin ne posait à chacun qu'une seule et même question : « Qui es-tu ? ». Si l'on en croit Jean-Christophe Rufin, la réponse vient à point à qui sait ne pas l'attendre !

     

     

    P.S. : Je vous prie de bien vouloir excuser le style confus de ce billet. Je viens de l'écrire avec le ronron d'une tronçonneuse dans les oreilles !!