Tal der Herrlichkeiten ou Vallée des merveilles, un roman d'Anne Weber
Anne Weber est une autrice allemande contemporaine. Elle vit à Paris et dans une double culture. Elle écrit toujours deux versions de ses livres, l'une en français et l'autre en allemand (mon rêve !). Elle sonde des thèmes aussi nombreux que variés : qu'est-ce qu'être allemand aujourd'hui (voir Ahnen et Vaterland) ? Comment s'articulent les rapports entre les hommes et les femmes ? Qu'est-ce que l'illusion amoureuse et comment disparaît-elle dans un sombre atterrissage forcé ? Et elle questionne bien d'autres sujets encore, mais je n'ai pas tout lu (ça va venir).
À chaque fois que je lis Anne Weber, je suis désarçonnée. Souvent, en plein milieu de ma lecture, je me demande si j'aime ou pas le livre que je tiens entre les mains ! L'été dernier, en lisant Luft und Liebe, j'avais été totalement déconcertée par le procédé narratif. Racontant une histoire d'amour particulièrement glauque qu'elle avait vécue, Anne Weber se demandait, en préambule, s'il convenait de mettre cette histoire d'amour dans la peau d'une autre ou s'il fallait la raconter à la première personne. Les premières pages du livre sont une sorte de forage intérieur. Au terme de ses réflexions (dont le lecteur suit chaque étape), Anne Weber décide de faire de son histoire un conte, dans lequel elle sera la princesse et son amant le chevalier. La suite est à découvrir, pour ceux qui ne lisent pas en allemand, dans Air et liberté. Le titre français ne rend malheureusement pas le jeu de mots allemand : « von Luft und Liebe leben » signifie vivre d'amour et d'eau fraîche. Bref, à chaque langue son esprit, c'est la raison pour laquelle je voudrais les connaître toutes !
Hier, j'ai terminé la lecture d'un autre roman d'Anne Weber : Tal der Herrlichkeiten (en français : Vallée des merveilles). Là encore, une histoire d'amour. Qui va mal finir, évidemment, ce ne serait pas drôle sinon (et surtout pas conforme à la réalité !). Le tout commence comme une jolie bluette : Luchs aime Sperber, qui pareillement aime Luchs. Oh, que c'est beau (mais louche) ! Leur amour débute en Bretagne (oh, que c'est beau aussi, et pas louche cette fois, la Bretagne est une splendeur, c'est un fait incontestable !), puis se poursuit à Paris. Où Luchs, la femme, meurt prématurément. Vraiment connement, comme dans la chanson de Thiéfaine. Pas la tête coincée dans un strapontin, mais enfin, pas mieux.
À ce moment-là, Sperber a deux possibilités : croire ou ne pas croire à cette mort. Il opte pour la seconde. Le roman nous mène alors dans une contrée assez folle, la vallée des merveilles. Âmes insensibles s'abstenir ! Âmes cartésiennes (n'est-ce pas un oxymore ?!), faites de même. Car le voyage que nous propose Anne Weber est tissé de fantastique. Cela échappe totalement à la raison. On prend ou on laisse. Encore une fois, face à ces pages déroutantes, je me suis demandé « j'aime ou pas ? ». Aujourd'hui, après avoir laissé passer une douce nuit là-dessus, je dis « j'aime ». Comme sur Facebook, mais en développant un peu ! J'aime parce que c'est loufoque, décalé, inattendu. On a l'impression de lire une adaptation moderne du mythe d'Orphée et d'Eurydice. Et là, je n'ai pu m'empêcher de penser à Thiéfaine et à la manière dont il présentait sa chanson Eurydice nonante sept sur scène, il y a bien longtemps (combien de temps au juste, je ne saurais vous le dire, c'était à la fin des années 1990, je crois) : ce con d'Orphée s'est retourné, disait-il. Cela m'avait fait bien rire. D'ailleurs, il y aurait là matière à creuser : HFT et le regard en arrière, tout un programme de rejet ! Il n'aime pas se retourner sur le passé, a-t-il déjà dit X fois (et là, respect, monsieur, moi je n'y parviens pas), il trouve qu'Orphée est con de s'être retourné (et on ne peut que l'approuver quand on pense aux conséquences de ce geste malencontreux) et, dans Femme de Loth, il conseille : « Ne te retourne pas, la facture est salée ». Ce que cette phobie du « retournement » signifie, alors là, aucune idée ! Peut-être le désir d'aller systématiquement « encore plus loin, ailleurs » et devant, plutôt que de s'égarer dans des méandres sur lesquels on n'a plus aucune prise ?
Bref, revenons-en à Anne Weber : j'aime ses livres parce que chacun est à nul autre pareil. Parce que tous ses romans dérangent, parce qu'ils bousculent, parce qu'ils explorent et parfois inventent de vastes territoires où l'on se perd un peu ! Et, ce qui est encore mieux, c'est que la boussole n'est pas livrée avec le bouquin. À chacun de se débrouiller avec les moyens dont il dispose !
Commentaires
Et moi j'aime votre commentaire !
Merci beaucoup, Isabelle ! Toujours fidèle à ce blog ! Danke schön !