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Le serre-livres - Page 24

  • Christoph Ransmayr, une rencontre...

    Christoph Ransmayr était l'un des invités du Livre sur la Place il y a quinze jours. Au cours d'un entretien passionnant avec Olivier Rolin, il nous a fait le don, dans un allemand d'une puissante beauté, de ses réflexions sur la vie, le temps et son amour des mots. Je buvais ses paroles ... et du petit-lait ! J'adore que les écrivains se livrent à des commentaires sur la langue, sujet qui me passionne moi aussi ! Christoph Ransmayr a expliqué que jamais personne ne s'était noyé dans le mot « mer », qu'aucun bateau n'y avait jamais fait naufrage, et que pourtant, le terme contenait en lui toutes les noyades et tous les naufrages... Il a également dit qu'il aimait se retrouver dans un pays dont il ne maîtrise pas la langue, que cet état le fait redevenir enfant, l'obligeant à demander régulièrement autour de lui : « Comment appelez-vous ceci ? Comment nommez-vous cela ? ». Toutes ces observations m'ont ramenée à mon propre rapport avec les mots et à l'émerveillement enfantin qui est le mien lorsque je découvre un nouveau terme allemand ou italien. De ces nouvelles sonorités, de cette graphie jusqu'alors inconnue de moi, je m'enrichis et m'enivre, c'est comme si le monde m'ouvrait davantage ses bras.

    Bref, là n'est pas le propos. À la fin du débat, je suis allée trouver Christoph Ransmayr pour lui acheter son dernier livre, Cox oder der Lauf der Zeit. Au passage, je lui ai dit qu'à ma grande honte je devais avouer que je n'avais lu aucun de ses livres. Loin de s'offusquer de mon inculture, il m'a répondu : « Mais pourquoi avoir honte ? Je ne suis pas le seul écrivain au monde ! Et, de toute façon, on ne peut pas tout lire ». Je venais d'obtenir confirmation de tout ce qu'il m'avait semblé deviner durant l'entretien entre Rolin et Ransmayr : l'écrivain autrichien est d'une grande sensibilité, il est par nature attentif à ceux qui l'entourent et le succès ne lui a pas donné le vertige. C'est avec beaucoup de tendresse dans la voix qu'il a évoqué son épouse disparue il y a dix ans, c'est avec beaucoup de tendresse dans le regard qu'il a écouté un monsieur lui parler d'un deuil récent.

    Et l'on ne sera pas étonné, en lisant Cox oder der Lauf der Zeit (en français : Cox ou la course du temps), d'y retrouver, entre autres, le thème du deuil et du temps qui passe. Cox, horloger célèbre dans le monde entier, est appelé à la cour de l'empereur Qianlong. Cox a perdu sa fille, qu'il adorait. Sa femme, rongée par le chagrin, s'est, depuis, murée dans le silence. Cox accepte l'offre de l'empereur et rejoint la cité interdite. Sa mission ? Fabriquer des horloges qui soient capables de rendre compte des différentes vitesses du temps, celui-ci ne passant pas de la même façon pour un enfant, un amoureux transi ou un condamné à mort. Cox va se lancer à corps perdu dans cette aventure. Il y mettra toute son énergie, mais aussi toute sa douleur, croyant parfois retrouver, dans son œuvre, l'âme de sa fille.

    Ce roman soulève de nombreuses questions : comment continuer à faire vivre nos disparus ? Comment appréhender le temps dans toute sa complexité et ses différentes vitesses : grand V quand nous sommes amoureux ou souhaitons retarder la venue d'un événement que nous redoutons, lenteur de l'enfance, etc. ? Qu'est-ce qui différencie le commun des mortels des puissants de ce monde ? La réponse est simple : rien, absolument rien ! Face aux grandes interrogations, nous sommes tous identiques, fragiles, minuscules.

    Le tout posé sur un doux écrin : la langue de Ransmayr est brûlante de poésie. À chaque page ou presque, des descriptions de paysage nous transportent. De la rosée perle sur la course du monde ou bien une neige immaculée lui rend son innocence, un ruisseau murmure à l'oreille d'un pré.

    Un roman magistral !

  • Mistral perdu ou les événements, le dernier livre d'Isabelle Monnin

    Elles sont deux, à rire aux éclats dans l'insouciance des printemps qui ne se sont pas encore mués en automnes malingres et tremblants. Elles sautent sur les lits, elles se tiennent chaud la nuit, elles se cousent un avenir doré. Elles découvrent un chanteur aux jambes arquées, dont la voix est finalement tout aussi arquée ! Il crie à la face du monde que la société ne l'aura pas, il cherche son flingue pour dégommer ceux qui, selon lui, pensent de traviole, pensent dégueulasse, pas beau, trop dans les clous. Elles s'enivrent de ses chansons. Dans la cour de récré, il est comme un étendard que l'on brandit fièrement, il crée une communauté qui tient chaud au revers du zonblou. J'ai connu tout ça, Renaud, le frangin, le poteau...

     

    Elles sont deux encore, que l'on retrouve plus tard, étudiantes à Paris. L'une se destine au journalisme, l'autre aimerait embrasser une carrière de comédienne. Le chanteur énervant a déserté leur appartement, d'autres sont venus, c'est comme ça. Il n'a, en revanche, pas tout à fait quitté leurs cœurs. Ses chansons œuvrent encore dans l'ombre, elles sont toujours inscrites dans le filigrane de leurs deux vies. Leurs deux vies unies et complices. De temps à autre, leur tombe dessus ce qu'elles appellent la chiale. Tout à coup, les robinets lâchent et leurs yeux n'en finissent pas de couler. Parfois aussi, c'est la « sombra », une humeur de ténèbres qui prend à la gorge. Plus tard, on se demandera dans quelle mesure ces détresses incontrôlées n'étaient pas annonciatrices du drame qui allait se jouer un jour, porteuses du lourd chagrin qu'il allait laisser. La jeune femme qui voulait devenir comédienne n'aura jamais l'occasion d'aller vérifier ses rêves. Étouffés dans l'œuf, morts avant d'avoir pu éclore, tout comme elle, qui sera emportée à vingt-six ans par l'absurde, le n'importe quoi, celui qui fige les survivants hébétés et en une seconde fait basculer à jamais une part d'eux-mêmes dans l'effroi. J'ai connu tout ça, le chagrin hivernal qui laisse une banquise dans l'âme et manque vous coller la chiale à tout moment...

     

    Des événements passent sur les vies de ceux qui restent, qui n'ont guère d'autre choix que de rester. C'est la grande histoire qui vient dessiner comme une toile de fond à nos drames et à ce qui demeure en nous de joie, malgré tout. Le chanteur à la voix autrefois éraillée est devenu, lentement mais tristement, un chanteur à la voix éteinte, puis un chanteur à plus de voix du tout. Mais ce qu'il fut en nos jeunesses lointaines, personne ne nous l'enlèvera, personne ne le lui enlèvera. Et ce mistral qu'il fit souffler un jour sur nos adolescences émoustillées et révoltées, il n'est pas tout à fait perdu puisqu'un jour il fut gagnant...

     

    Le dernier livre d'Isabelle Monnin est une déchirure, un cri, un chant d'amour envoyé à ceux qu'elle appelle ses fantômes : sa sœur et un enfant trop tôt disparu, jamais réellement connu, ou si peu, trop peu. Il faut parfois s'armer de courage pour lire ce récit qui nous renvoie à nos propres absents. C'est une plongée en eau froide, mais pas seulement : cette rivière ne charrie pas que des larmes. Elle nous conte des enchantements, des amitiés, des bonheurs de tous les jours, des rires d'enfants qui cascadent dans la maison, des soleils qui ont un peu pâli, mais réchauffent encore.

     

    Les gens dans l'enveloppe nous avaient déjà donné une petite idée, je crois, de la noblesse d'âme d'Isabelle Monnin. Mistral perdu ou les événements nous confirme non seulement un sacré talent, mais aussi et surtout une générosité sans bornes, une fidélité qui refuse d'enterrer les absents. Qui préfère leur désigner une place toute chaude du côté gauche, là où, dans les plis, demeurent, intacts et sans rides, les souvenirs.

     

  • Souvenirs d'enfance et de jeunesse, de John Muir

    Il n'est pas rare que des écrivains nous tendent des passerelles vers d'autres auteurs. Qu'ils les citent comme ça, au passage, ou affirment haut et fort l'admiration qu'ils leur vouent, ils peuvent susciter chez le lecteur le désir d'aller creuser un peu. Dernièrement, dans Le garçon sauvage, très beau livre de Paolo Cognetti, j'ai lu pour la première fois le nom de John Muir. Je me suis renseignée sur sa vie et son œuvre et j'ai été subjuguée par cet homme, grand naturaliste né en 1838 (et mort en 1914), ayant fait preuve d'une grande conscience écologique. Il aida même à la mise en place des Parcs Nationaux.

    Hier, j'ai fini son récit autobiographique, Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Le parcours de John Muir est passionnant. Écossais d'origine, il s'installa très tôt aux États-Unis avec sa famille. Celle-ci élut domicile dans le Wisconsin, en pleine campagne, et cela devait sans doute jouer un rôle capital dans le destin du jeune homme. Il vécut durant toute son enfance au contact de la nature et de toutes sortes d'espèces animales qui n'eurent bientôt plus aucun secret pour lui. La vie rude imposée par les travaux des champs ne l'empêcha pas de s'adonner à sa passion : la lecture. Et c'est ainsi qu'un jour il prit la décision de se réveiller toutes les nuits à une heure afin de pouvoir bénéficier d'une conséquente immersion totale dans les livres avant d'entamer sa journée de corvées physiques ! Sacrée résistance ! En même temps, quand on sait à quel point la folie de la lecture peut s'avérer dévorante, on n'est qu'à moitié surpris ! Combien d'enfants bernèrent leurs parents des années durant, faisant croire qu'ils dormaient bien sagement alors que sous la couverture flambaient une lampe-torche et une imagination aiguisée par toutes sortes de récits palpitants !

    Les souvenirs de John Muir sont souvent attendrissants, parfois désopilants. J'ai éclaté de rire à plusieurs reprises en les lisant. Un épisode m'a particulièrement amusée : ayant un jour désobéi à son père, le petit John devait subir une correction musclée. On envoya son frère chercher dans les alentours de quoi le fouetter. Celui-ci revint avec un énorme tronc d'arbre qui ne pouvait même pas passer la porte de la maison !

    Voilà un grand homme qui ne se prit jamais réellement au sérieux et qui souffrit même longtemps d'un manque de confiance en soi. La faute à l'éducation prodiguée par son père, nous explique-t-il, sans rancœur aucune.

    J'ai trouvé ce livre débordant de fraîcheur et de sagesse. John Muir aurait pu , selon ses dires, devenir millionnaire, mais il préféra devenir vagabond, persuadé qu'il était « plus important de vivre qu'obtenir de quoi vivre ». J'aime bien cette idée ! Elle nous ramène à l'essentiel, nous invitant à nous défaire de ce qui nous en détourne. Programme audacieux en cette rentrée !