Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Le serre-livres - Page 26

  • Martin Eden, de Jack London

    Difficile, voire impossible, de lâcher Martin Eden une fois qu'on s'est immergé dans cette lecture ! Et quand on arrive à la fin de ce roman, c'est lui qui ne vous lâche plus. Des scènes vous reviennent en mémoire, une impression vous poursuit, un vague à l'âme, une tristesse... Martin Eden, c'est l'histoire d'un homme issu des bas-fonds qui tente de se hisser plus haut que sa condition. Au moment où le lecteur fait sa connaissance, c'est un peu un ours mal léché, un marin qui a roulé sa bosse en divers endroits du globe. Il sent bruire en lui le besoin d'autre chose. Il est assoiffé de connaissances mais ne sait par où commencer pour se bâtir une culture solide. La rencontre avec Ruth, une jeune bourgeoise rompue aux dîners mondains, étudiante en lettres, va être décisive pour lui. Ruth va le mener vers certains auteurs. Martin tombe éperdument amoureux de cette jeune femme, et le trouble est réciproque. Ruth a bien du mal à se l'avouer dans un premier temps, mais elle finit par succomber au charme de cet homme en qui elle sent de nombreux possibles. Elle va corriger ses défauts de prononciation et de syntaxe. Martin se transforme en élève modèle, soucieux d'apprendre. Mais voilà qu'il se met en tête d'écrire, cela devient une obsession. Ruth ne voit pas cela d'un très bon œil, elle préférerait qu'il se forge ce qui serait à ses yeux (et aux yeux de ses parents !) une véritable situation. Martin s'y refuse, il se voue tout entier à son projet. C'est le phare qui le guide dans la nuit, il ne le perd jamais de vue. Peu à peu, cependant, Martin devient étranger au monde qui l'entoure. Les connaissances qu'il a emmagasinées l'ont certes conduit à lui-même, mais éloigné des autres. Il ne trouve pas réellement sa place parmi les intellectuels qui défilent chez les parents de Ruth. Il ne parvient plus à se sentir à l'aise avec les amis d'autrefois.

     

    Le succès finira par venir, accompagné de sévères désillusions. Une fois la reconnaissance littéraire acquise, Martin devient, comme c'est étrange, une espèce d'idole pour ceux-là mêmes qui autrefois lui fermèrent si souvent leur porte ! On pense à la chanson Les rapaces de Barbara, et l'humanité ne sort pas grandie, loin s'en faut, de ce constat amer...

  • Chronique d'hiver, de Paul Auster

    Chronique d'hiver, de Paul Auster, c'est une autobiographie qui passe par le corps, ses meurtrissures, ses cicatrices, mais aussi ses jouissances et ses gourmandises. L'écrivain américain explore son passé de façon originale : à travers ce que son organisme a éprouvé depuis la plus tendre enfance. Des visages défilent à tour de rôle, des êtres ressurgissent, qui furent aimés ou non. Certains se sont enracinés dans la vie de l’auteur : un fils issu d’un premier mariage malheureux, sa seconde épouse, Siri Hustvedt, et la fille qu’ils ont eue ensemble. Paul Auster écrit des pages magnifiques sur sa femme. Trente ans d’amour, c’est l’amour fol et plus encore ! A soixante-quatre ans, Paul Auster est toujours capable de s’émerveiller de la seule présence, à ses côtés, de cette femme aimée. On les sent unis par une profonde complicité. De lui, elle sait ou devine des choses qu’il ignore lui-même. D’elle il tire régulièrement chaleur et réconfort. Elle seule parvient à l’apaiser réellement lorsqu’il se sent paumé en cette vie. Et ce n’est pas rare ! Il décrit sans fard les épreuves qui l’ont marqué : la mort de ses parents, par exemple. Il ose dire sa faiblesse et c’est en cela qu’il tend la main au lecteur, sans le savoir. On se sent moins couard : ce que nous éprouvons face aux catastrophes qui parfois s’abattent en cascade sur nos têtes, Paul Auster l’a ressenti avant nous.

     

    On trouvera également, dans cette belle Chronique d’hiver, des passages déchirants sur le vieillissement et ce qu’il nous faut abandonner chaque jour de notre armure et de nos attachements divers et variés. Tenter de mourir aimable, telle était l’ambition de Joseph Joubert, et Paul Auster la fait sienne. Il sait que le pari est difficile, la tâche ardue et âpre, il prend en compte tous les aléas qui peuvent nous rendre un peu grincheux sur nos vieux jours : la dégradation, la dépendance vis-à-vis d’autrui, la dégringolade en enfance.

     

    Cette autobiographie a quelque chose de vivifiant. Mêlant à la fois le sublime et le douloureux, elle est, me semble-t-il, une ode à la vie et un chant de gratitude.

  • Der alte König in seinem Exil, un livre d'Arno Geiger

    Comment accepter de voir partir, lentement mais tristement, ceux que nous aimons ? Comment ne pas s'enfoncer dans un insurmontable chagrin quand on les voit sombrer dans des brumes d'où ils ne reviendront plus, ou si peu ? Le livre d'Arno Geiger, Der alte König in seinem Exil, renferme, en filigrane, toutes ces questions qui finissent par obstruer l'âme. Quoi de plus réparateur, alors, que l'écriture pour faire face au pire qui nous piège ? Ce qui est affreux, écrit-il, dans la déchéance de ceux qui nous ont mis au monde, c'est qu'il faut désormais faire le deuil du caractère invincible qu'on leur prêtait quand on était enfant. On ne voit pas immédiatement leur descente dans les limbes, on a tendance à s'aveugler. Il est difficile de faire une croix définitive sur les illusions dont il était si bon de se bercer...

     

    Le père d'Arno Geiger, August, a été littéralement englouti par la maladie d'Alzheimer. Elle s'est installée insidieusement, se logeant d'abord, comme on a coutume de le dire du diable, dans des détails. Un oubli par-ci, un trou de mémoire par-là, et le cauchemar a déjà commencé sans que personne ne sache encore mettre un mot dessus. La maladie va transformer peu à peu celui dont elle s'est emparée. Mais pas seulement lui. Elle va également opérer, dans son entourage, des métamorphoses dont nul ne pourra plus jamais se défaire. Il y aura désormais une césure dans la vie de ces êtres, et elle la scindera cruellement en deux : l'avant et l'après.

    Arno Geiger raconte ici comment il a vécu la déchéance de son père et combien il a dû se faire violence, plus souvent qu'à son tour, pour ne pas l'amoindrir davantage par des paroles infantilisantes ou en tournant les siennes en ridicule. Leurs dialogues ont parfois quelque chose d'ubuesque. Souvent, ils sont empreints d'une grande profondeur, voire de sagesse. De tendresse aussi, toujours. Un jour, August part en promenade. Il met son chapeau et s'exclame : « Bien, mais où est mon cerveau ? » Et son fils de rétorquer : « Sous ton chapeau ». Ce vieil homme faiblissant a quelque chose d'attachant. Que le temps passe vite ou lentement, cela lui est égal, affirme-t-il, il n'est pas très exigeant en la matière. La maladie le rend philosophe à ses heures. Poète aussi. Quand il a perdu le nom d'une notion, il dit de cette dernière : « Je ne sais comment la baptiser ». Et l'on comprend, à travers la restitution de ces propos, en quoi ils peuvent être devenus indispensables pour le fils d'August. C'est comme s'ils venaient mettre le faisceau d'une lumière un peu folle et rassurante dans un monde croulant sous la noirceur. August ne sait plus très bien où il en est, ni où il est, ni qui il est, mais sa vision des choses, farfelue, ne tenant guère debout, rhabille la vie entière d'une certaine poésie. Et surtout : elle a le mérite d'être encore là et de se dire, chose précieuse quand on pense qu'un jour le silence se fera, définitivement...

     

    On ressort bouleversé de la lecture de ce livre. On a envie de remercier Arno Geiger à genoux : il soulage nos peines en nous susurrant les siennes. Il allège notre fardeau, au moins momentanément. Il nous dit que, écrivain ou pas, on éprouve toujours le même incommensurable chagrin à voir partir ceux que l'on aime. Quel coup de maître ! Chapeau bas ! Sous son chapeau à lui, il n'y a pas seulement un cerveau, il y a une sensibilité hors du commun, et qui sait s'exprimer clairement, sans que jamais la moindre sensiblerie ne vienne s'en mêler ! En sa poitrine, un noble cœur. En son cœur, l'amour d'un fils pour un père qui fut un jour un roi, un vrai, et qui vit désormais en exil dans des lieux qui lui furent pourtant familiers... Seul en sa citadelle cabossée, il envoie au monde des signaux qui trouvent rarement leur destinataire. Son fils, Arno, est là, lui, ainsi que ses autres enfants, et ils veillent au grain, ils veillent (qu'on me pardonne ce jeu de mots) sur le petit grain qui embrume la cervelle de leur père. Ils sont présents, attentifs et tendres. Sachant, en leur for intérieur, qu'on ne détrône pas si facilement un roi, que l'on s'appelle Alzheimer ou vieillesse, ou que sais-je encore !