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Le serre-livres - Page 29

  • Deutschstunde, de Siegfried LENZ

     

    De Siegfried Lenz, je n'avais lu jusqu'à il y a peu que deux romans : Der Verlust et Schweigeminute. Je n'avais encore jamais osé m'attaquer au monument qu'est Deutschstunde ! Monument parce que cette leçon d'allemand est devenue, outre-Rhin, une lecture-culte. Régulièrement, lorsque je voyais ce roman dans une librairie, des accès de mauvaise conscience me taraudaient, je me disais que je me devais, en tant que prof d'allemand, de connaître le contenu de ce livre autrement que par ouï-dire ! Courant mai, je suis allée à Trèves et j'ai revu le pavé en question. Cette fois, allez savoir pourquoi, c'était la bonne ! J'achetai Deutschstunde et m'empressai de me plonger dans cette lecture dont je savais d'avance qu'elle risquait de durer un peu. 573 pages, tout de même ! Dès le début, une ambiance m'a tirée par la manche, et un goût de revenez-y ! Dès que je le pouvais, je m'enfermais seule avec mon bouquin et m'enivrais de son atmosphère si particulière. Cela a duré treize jours, en tout et pour tout. Mais les impressions vont demeurer une vie entière, j'en suis d'ores et déjà certaine.

    Que nous raconte cette Deutschstunde ? Le narrateur, Siggi, un jeune homme de vingt ans, est placé dans une maison de redressement. Un jour, il doit écrire une rédaction sur les joies du devoir. Il rend copie blanche. Ce n'est pas que le sujet ne l'inspire pas, bien au contraire. Il aurait trop à en dire, justement, et ne peut se résoudre à livrer un condensé de sa pensée. Il lui faudrait des cahiers entiers pour expliquer avec justesse quelles profondeurs ce thème vient remuer en lui. On lui accorde le droit de rédiger son devoir dans sa cellule. Et le voilà qui se met à noircir des pages et des pages. Il évoque essentiellement son père, un fanatique du devoir : ayant reçu de Berlin l'ordre d'interdire au peintre Max Ludwig Nansen de continuer à exercer son art et son métier, il va employer toute sa scrupuleuse énergie à faire observer cette consigne par l'intéressé. On sent, bien sûr, en arrière-plan, toute la sombre mécanique nazie, et pourtant, le nom d'Hitler n'apparaît jamais sous la plume de Lenz. Il est question une fois du Führer, et c'est tout. La guerre est là, en toile de fond, mais elle n'est pas décrite par le menu. Bref, l'action pourrait très bien se dérouler dans un autre pays, sous d'autres cieux, en d'autres temps. C'est ce qui rend le propos universel et peut-être encore plus glaçant. À partir du moment où le brigadier de Rugbüll reçoit l'ordre de surveiller le peintre qui, soit dit en passant, lui sauva autrefois la vie, il en fait une sacro-sainte mission, une affaire personnelle à laquelle il se voue entièrement. Que cette tâche soit absurde et vienne porter atteinte à une longue amitié ne l'effleure à aucun moment : Befehl ist Befehl (un ordre est un ordre). Le jeune Siggi regarde tout cela en silence, mais l'attitude de son père ne laisse pas de l'interpeller, et l'on sent que l'obsession demeurera, profonde séquelle, toute sa vie durant.

    Le livre pose de nombreuses questions et sa grande force est de les laisser sans réponse, à la libre appréciation du lecteur. À chacun de se forger son point de vue. Ou de reconnaître que tout cela le dépasse. Qui sont les êtres qui nous sont proches ? Dans un système dictatorial, n'est-il pas plus prudent de ne pas chercher à contourner les ordres ? Les parents de Siggi poussent le zèle à l'extrême, mais, selon eux, ils ne font qu'appliquer les règles. On s'indigne évidemment de l'attitude qu'ils vont avoir à l'égard de leur fils Klaas qui, lui, préférera se mutiler pour échapper à ses devoirs de soldat. La plupart du temps, c'est avec horreur que l'on regarde les parents de Siggi. On a tendance, comme leur fils, à ne voir le père qu'à travers sa fonction de brigadier (à de nombreuses reprises, c'est ainsi qu'il est nommé dans le livre - Polizeiposten Rugbüll) ou qu'à travers son arme (le pistolet, autre façon de le nommer). Pourquoi certains individus laissent leur âme se dissoudre dans les fonctions qu'ils occupent ? Qu'est-ce que le devoir ? Où commence-t-il ? Où devrait-il s'arrêter ?

    Si le récit n'est pas profondément enraciné dans la période historique qu'il évoque, il est, en revanche, très ancré dans un paysage : celui de l'Allemagne du Nord, que je connais assez mal (j'ai traversé une fois la région de Hambourg, sans m'arrêter, ma route me menait sur l'île de Rügen et j'étais pressée d'y arriver, et je suis allée une fois à Lübeck). Je connais assez mal ce coin, disais-je, et pourtant, maintenant que j'ai refermé le livre de Siegfried Lenz, j'ai l'impression d'avoir arpenté de long en large ces territoires immenses, tant la description qui en est faite dans Deutschstunde est précise et ciselée. Le vent est presque un personnage du livre, on l'entend souffler à bien des reprises, rendant l'atmosphère encore plus chaotique. L'eau est un élément important aussi, charriant quantité de symboles : le liquide originel qui nous a rejetés, les remous de l'histoire, celle qui s'écrit avec un grand « H », et la nôtre qui s'emboîte en elle et en devient parfois le jouet. Deutschstunde est un roman très allemand qui aborde avec finesse la question de la culpabilité. Paru en 1968, à une époque où les jeunes générations demandaient des comptes aux anciens et n'obtenaient que rarement des réponses satisfaisantes, ce livre a su apporter, sur une période noire du passé, un éclairage douloureux, mais nécessaire.

     

    Siggi, le narrateur, affirme à un moment que le temps ne panse pas les blessures. Comment, en lisant ces mots, ne pas avoir en tête les plaies d'un pays entier ? Et comment, en lisant ce livre, ne pas se dire qu'il suffirait de pas grand-chose pour que le monde bascule à nouveau dans l'horreur ?

     

  • Coquelicot, Klatschmohn, papavero, poppy !

    « Il y a autant de visions du monde, autant de mondes, que de langues », écrivait Hector Bianciotti, un écrivain que j'aime particulièrement et dont il faudra que je parle ici un jour ! Je viens de relire cette phrase, tirée de son livre Comme la trace de l'oiseau dans l'air, dans un des nombreux petits carnets où je note, au fil de mes lectures, les mots attrapés çà et là et dont j'ai envie de faire de durables compagnons. Coïncidence amusante : j'ai redécouvert la citation de Bianciotti ce matin, alors même que je me demandais pourquoi il me fallait toujours, ou presque, traduire ! Je m'explique : ce matin, je pensais au mot « coquelicot », que je trouve très beau. Immédiatement après, je me suis dit que son équivalent allemand était merveilleux, lui aussi : « Klatschmohn ». Soudain, je me suis rendu compte que j'avais oublié le mot italien. Vite, un dictionnaire, recherche compulsive parce que je m'aperçois, presque affolée, qu'il manque comme une mélodie à mon univers. « Papavero », mais oui, c'est vrai ! Mince, je ne sais pas dire « coquelicot » en anglais ! Même recherche fiévreuse ! « Poppy », deux syllabes qui semblent s'envoler joyeusement et évoquent la légèreté soyeuse de ladite fleur. Je reviens au terme allemand. J'ai lu quelque part que l'on pouvait également dire « Klatschrose » pour « Klatschmohn ». Quand on sait que « klatschen » signifie « fouetter », on voit très bien l'image. Une rose fouettée, battue par les vents ou toutes sortes d'intempéries, quelle puissance poétique ! L'allemand reste ma langue de prédilection. J'en ai fait ma terre d'élection, pour ainsi dire, une deuxième langue maternelle. On connaît les douceurs qu'évoque l'adjectif « maternel ». Une mère berce et console, emmitoufle de soleil. Voilà, à peu près, quelles vertus l'allemand a pour moi. C'est la langue nourricière. Qu'elle soit régulièrement maltraitée, fouettée, tel un fragile coquelicot, par des jugements à l'emporte-pièce qui ne prendront jamais le temps d'écouter ce qu'elle aurait à leur dire pour les tordre, la rend encore plus précieuse à mes yeux ! C'est mon petit coquelicot à moi, ma rose martyrisée...

     

  • Emily Dickinson, la plus que vive

    La semaine dernière, je suis allée voir le film Emily Dickinson, a quiet passion. Dans la foulée, j'ai lu La dame blanche, livre de Christian Bobin consacré à la poétesse américaine. Les deux se complètent merveilleusement bien.

    Voici, pêle-mêle, les quelques réflexions qui me sont venues suite à ma rencontre avec l'univers d'Emily Dickinson. J'ai encore beaucoup à découvrir et ne peux, pour ce billet, ne m'appuyer que sur le ressenti suscité par le film et le livre de Bobin.

     

    C'est une brûlée vive. Les émotions ne se contentent pas de la traverser, elles rougeoient durablement en elle, elles prennent feu dans la forge de son cœur. Ce qui ne ferait qu'effleurer une autre l'atteint au plus profond et la renverse. Elle est l'incandescence même.

    C'est une écorchée vive. Le monde lui est trop rocailleux, c'est une montagne qu'elle ne peut escalader, elle en aurait le souffle meurtri à chaque coudée. Elle est l'éraflure même.

    Si l'amour n'est pas absolu et enchâssé dans un écrin de pureté, autant y renoncer, semble-t-elle nous dire. Si le dehors n'est fait que pour abîmer le trésor que l'on porte au-dedans de soi, à quoi bon frayer avec lui ? Sa forteresse intérieure est de toute façon tellement riche qu'elle lui tient lieu d'univers.

    Emily aime écrire la nuit, à la lueur d'une chandelle qui palpite faiblement sur la table et éclaire, tel un soleil, le papier ami. La flamme tremblante apaise celles, plus folles, qui lèchent son âme. Les mots disciplinent l'incendie, lui intiment l'ordre de se faire tout petit. Il renaîtra de plus belle à l'aurore, ne s'amenuisera jamais. Toujours, sur le métier, il faudra remettre l'ouvrage. Ce que les pages écrites la nuit auront calmé s'embrasera de nouveau à l'aube. Tel est le destin des poètes : ce qui vient à leur rencontre les foudroie.

     

    Le film est comme traversé par deux courants contraires : jusqu'à la mort de son père, Emily a encore souvent de grands accès de joie. Une espiègle légèreté la fait sautiller d'un jour à l'autre, une saine révolte l'anime. À partir du moment où monsieur Dickinson n'est plus, les pertes et les deuils se succèdent et la vie d'Emily bascule dans une profonde gravité.

    Le livre de Bobin est éclatant de poésie. J'ai relevé ici ou là des expressions que j'ai trouvées magnifiques et que je compte bien garder à jamais dans ma petite besace, celle que j'emporte partout avec moi et qui me permet souvent d'échapper à la lourdeur du monde (cet « abattoir des âmes » !) : « l'accordéon de velours d'une chenille », « la lumineuse douleur de vivre », « un pré électrisé d'abeilles », pour n'en citer que quelques-unes.

    Je vais à présent me plonger dans l'ouvrage que Claire Malroux a écrit sur Emily Dickinson, Chambre avec vue sur l'éternité. J'en ai déjà lu une vingtaine de pages ce matin, et voilà que là aussi, des images m'ont happée, me donnant envie d'aller plus loin. Les feuilles tombant sur le sol en automne, « dociles elles aussi à l'injonction de la saison », par exemple. En parallèle, je vais lire des poèmes d'Emily Dickinson. Splendide programme !