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Le serre-livres

  • Lectures géorgiennes, après un séjour en Géorgie

    Je repenserai souvent à mon séjour en Géorgie. Avec une certaine nostalgie, et même une nostalgie certaine. 
    J'ai tout aimé de ce pays : les paysages dont la beauté vous coupe régulièrement le souffle, le côté un peu rugueux de certains autochtones, la gastronomie, la langue. Et puis, il y a dans la
    conduite des Géorgiens une nonchalance, pour ne pas dire une inconscience, qui finit par être attendrissante tant elle surprend ! 
    De retour chez moi, j'ai eu envie de prolonger la magie des vacances. Quoi de mieux que des livres pour atteindre cet objectif ? Alors j'ai lu Ali et Nino, de Kurban Said. Ce roman raconte une histoire d'amour entre un aristocrate musulman et une chrétienne géorgienne. Chaque page lue me propulsait littéralement vers la suivante et j'ai dévoré ce livre (assez épais) en trois jours !
    L'histoire d'Ali et Nino a également donné naissance à une statue, visible à Batoumi. Elle s'anime à certaines heures au bord de la mer Noire et c'est beau !
    Après avoir terminé Ali et Nino, j'en voulais encore, de cette Géorgie étourdissante et splendide ! Je me suis souvenue d'une autrice française d'origine géorgienne, Kéthévane Davrichewy, et j'ai fouiné sur la toile pour voir si certains de ses livres parlaient du pays de ses ancêtres. Oui, notamment un : La mer Noire. Que j’ai commandé et que j'ai hâte de lire. 
    En attendant La mer Noire, j'ai relu Les séparées, toujours de Kéthévane Davrichewy. Roman puissant que j'avais déjà lu (et aimé) en 2012, peu après sa parution. Il raconte l'histoire d'amitié qui lie Cécile et Alice, puis comment cette amitié se défait. Il décrit deux trajectoires, et comment, à bas bruit, la vie saccage les destinées. Ça m'a fait penser au terrible constat de Fitzgerald : "Toute vie est un processus de démolition". On n'est pas obligé d'adhérer à cette vision pessimiste (mais n'est-elle pas implacablement juste ?!). 
    J'ai lu le roman de Kéthévane Davrichewy en quelques heures, cette après-midi. Et il m'a bouleversée. Il n'évoque pas la Géorgie, c'était une lecture en attendant. En attendant La mer Noire, qui viendra peut-être demain à moi, qui sait ? 
    Une lecture en attendant, mais une lecture très forte. Qui interroge sur le mystère des liens qui nous unissent à d'autres et sur ce qu'il advient de nos idéaux et des amitiés qui naissent dans l'enfance. Les séparées est un livre qui ne fait pas de cadeau au lecteur et lui retourne le cœur, comme ces œuvres de Tchekhov où le pire, que l'on craint dès le début, se produit forcément. 
    Vivement le passage du facteur, demain ! Puisse-t-il déposer La mer Noire dans ma boîte !

  • Boulevard des Philosophes, de Georges Haldas

    Il y a quelques jours, j’étais en Suisse, dans la partie francophone de ce beau pays. Le français qu’on parle là-bas tranche avec l’allure folle qui caractérise notre époque. Les phrases s’y déploient dans une douce lenteur, on se paie le luxe de les dérouler tranquillement. N’y voyez ni mollesse, ni, encore moins, malice : c’est juste un art de vivre, une autre façon d’appréhender le temps. Pas étonnant que la Suisse soit la patrie de l’horlogerie ! Les mécanismes des horloges exigent une incommensurable minutie. Ils ne tolèrent aucun grain de poussière. Et donc, le temps, il faut le prendre. Le prendre avec des pincettes, et c’est tout !

    En Suisse, j’étais, pour être précise, du côté de Neuchâtel. Tout à coup, je me suis souvenue d’un auteur helvète que j’affectionne particulièrement : Georges Haldas. Je me suis dit que je pourrais très certainement trouver des livres de lui dans ce pays vallonné qui était le sien. Car en France, on tombe rarement, voire jamais, sur un livre de cet écrivain. Bien sûr, je n’ignore pas que je pourrais commander tout ça sur Internet, mais en matière de littérature comme dans quelques autres domaines, je suis restée vieille France. Vieille Suisse en l’occurrence ! Il ne m’arrive quasiment jamais d’acheter des livres sur Internet. Je préfère flâner en librairie ou en bouquinerie et me laisser surprendre. Par des bouquins auxquels je n’aurais pas pensé. Par des phrases qui, tout à coup, piochées au hasard des pages d’un livre inconnu, me happent. Il m’est arrivé d’acheter un livre pour une unique phrase qui avait trouvé un écho en moi. Et de me rendre compte, à la lecture, que seule cette phrase était destinée à me parler ! Mais ce n’est pas grave : elle justifiait tout de même mon achat !

    Mais voilà que je m’égare, comme si souvent (ça doit être mon côté suisse, cette manie de flâner !). Revenons à mon idée neuchâteloise : samedi, je décidai de partir à la recherche d’un livre d’Haldas dans le pays qui l’a vu naître. Première bouquinerie : bingo ! Trois livres de lui sur une étagère. J’en achetai deux !

    Dont celui-ci : Boulevard des Philosophes. Le boulevard en question, situé à Genève, n’est autre que celui où Georges Haldas a vécu lorsqu’il était enfant.

    Le récit est autobiographique et centré sur la relation qu’Haldas eut, ou plutôt n’eut pas, avec son père. C’est l’histoire d’une rencontre qui aurait pu se faire, mais ne s’est jamais faite. L’histoire de mille et un rendez-vous manqués. De mille et une incompréhensions. De soixante-dix-mille fossés entre un père et son fils, et tous ces fossés resteront tristement béants car infranchissables.

    La figure du père a quelque chose de tragique : il est persuadé qu’il a raté sa vie. La certitude de ce naufrage le rend, dans le meilleur des cas, taciturne. Dans le pire des cas : bougon. Pour ne pas dire bourru. Le fils pressent d’innombrables abîmes en son père. Il l’observe à la dérobée. Et devine que sous la glace rugit un feu immense.

    De rares moments de complicité traversent cette relation complexe. Mais une mutuelle pudeur éloigne ces deux êtres. Et, un jour, il est trop tard. Trop tard pour se dire ce qu’il aurait convenu de se dire, trop tard pour se dire les mots qui réparent. L’horloge, ce « dieu sinistre, effrayant impassible », comme disait Baudelaire, tourne. Et des portes se referment qu’il sera à tout jamais impossible de rouvrir.

    Ce livre est d’une beauté déchirante. Il dit qu’au pays de l’horlogerie comme partout ailleurs dans le monde, il est un territoire infiniment plus complexe encore que le mécanisme des cadrans et compagnie : celui des relations humaines...

  • Marie-Hélène Lafon était à La Cour des grands hier soir !

    Il est un peu plus de 18 heures en ce mardi 13 janvier. La librairie La Cour des grands s'apprête à accueillir Marie-Hélène Lafon. Elle vient parler de son dernier roman, Hors champ. 
    Depuis de nombreuses années, cette autrice évoque les vies paysannes du Cantal, les destins tracés dès le plus jeune âge ("tu reprendras la ferme, mon fils"), les aspérités d'un quotidien rythmé par le labeur. Le tout servi par une langue économe et concise. Les histoires qui prennent corps sous la plume de Marie-Hélène Lafon sont des réminiscences venues tout droit de son enfance (qui me fait penser à la mienne). C'est beau, percutant, et parfois (souvent) cruel. 

    Elle arrive à 18h24, alors que les employés de la librairie ne savent plus où donner de la tête : il faudrait pousser les murs tant l'espace est plein à craquer ! Il s'agit d'utiliser correctement le moindre centimètre. Il faut même aller chercher des sièges et des tabourets chez les autres commerçants du quartier. La littérature a encore de beaux jours devant elle, et c'est rassurant !

    Elle arrive, pimpante, toute de rouge et de violet vêtue. Lunettes à la monture carmin, chevelure sautillante. Elle nous explique qu'elle est retraitée depuis peu et qu'elle se demande comment sa nouvelle vie va influencer sa production littéraire. La voilà qui dispose de ce bien si précieux qui manque si souvent quand on travaille : le temps ! "Je ne pense pas vous inonder soudain d'immenses sagas". Non. Sa signature, ce sont des livres courts et une langue qui ne s'encombre pas de falbalas, de colifichets, de dorures. Concise elle fut, concise elle restera. 

    À la demande de la libraire, Marie-Hélène Lafon nous lit un extrait de son dernier roman. Elle a choisi un passage où il est question d'un gamin qui va à confesse. Il faut avoir soi-même connu la chose pour savourer comme il se doit la cocasserie de la scène ! Ah, ces séances dans le confessionnal, face à ce curé qui m'inspirait un respect mêlé de terreur...

    Ensuite, la libraire invite l'autrice à piocher des étiquettes qu'elle a préparées et sur lesquelles elle a écrit des mots faisant référence à l'œuvre de Marie-Hélène Lafon. "Télévision", "famille", "vertiges", "coulée", "pensionnat", etc. Chaque étiquette déclenche une association d'idées et c'est un pur bonheur d'écouter l'écrivaine dérouler ses souvenirs, parsemant son discours de délicieux imparfaits du subjonctif ou de savoureux passés simples. 

    Hors champ : encore un livre qui viendra alourdir les cartons de mon prochain déménagement (si déménagement il y a !)... Moi qui avais dit que ça suffisait, tout ce bazar causé par les bouquins et leur envahissante pléthore ! Oui, mais que c'est bon de les posséder, que c'est bon de les voir sur les rayonnages de mes bibliothèques ! Et surtout, que c'est bon de les lire ! La littérature a encore de beaux jours devant elle, vous dis-je !