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Le serre-livres - Page 23

  • Guide des égarés, de Jean d'Ormesson

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    Jean d'Ormesson était de ces infatigables questionneurs qui semblent interroger uniquement pour la beauté du geste : il n'attendait pas forcément une réponse, il savait qu'il n'y en avait pas, ou que s'il venait à en trouver une, elle ne vaudrait que pour lui. Il avait la délicatesse de ne pas imposer de système au lecteur, il semblait cheminer avec lui, d'un même rythme et d'un même élan. À quatre-vingt-douze ans, il avait gardé dans les yeux une espièglerie enfantine qui réchauffait le cœur. Les épreuves de la vie ne l'avaient sans doute pas épargné – elles n'épargnent personne –, mais il n'en était pas moins incorrigiblement optimiste. Quelque chose en lui (était-ce facétie, élégance ou foi en l'existence ?) refusait de céder au désespoir. Son Guide des égarés témoigne de cette audace. Nous sommes tous des égarés puisque nous ne savons ni d'où nous venons, ni pourquoi nous sommes là, ni où nous allons. Et pourtant, nous dit-il, convaincu, chaque existence recèle ses rubis, fussent-ils infimes. Le souffle de chacun importe dans le grand entonnoir de l'éternité. Nous serons balayés demain, mais cela ne doit pas nous empêcher de prendre notre destin en main. « Il nous faut, dit-il, vaille que vaille, courir après l'impossible et chérir l'utopie. La tâche de Sisyphe est de pousser son rocher ».

     

    On peut puiser dans ces quelques pages (le livre est court et se lit très vite, tout en nous appelant à y revenir souvent, plus tard) de quoi rafistoler un peu son âme quand on la sent faiblir. C'est vrai de toute l'œuvre de Jean d'Ormesson, me semble-t-il, de ce que j'en connais en tout cas. Je la trouve diablement rafraîchissante et revigorante. Le parcours de l'homme me fascine. De tous ceux qui s'offraient à lui, il a choisi celui qui sonnait le plus juste. J'avoue que lorsque j'étais lycéenne, il incarnait à mes yeux un certain nombre de valeurs que je croyais contraires aux miennes. Scolarisée dans le privé contre mon gré, je voyais que les petits richards qui m'entouraient lisaient d'Ormesson avec engouement. Raison suffisante selon moi pour ne pas le lire moi-même. Et puis, les années passèrent et le temps fit alors ce qu'il ne fait pas toujours : il m'aida. Un jour, dans une librairie, je feuilletai un livre de l'académicien. J'eus envie de prolonger le plaisir au-delà des quelques pages que j'avais parcourues. J'avais été conquise. L'enchantement ne devait plus jamais cesser. Plusieurs fois invité à la Grande Librairie, l'excellente émission de François Busnel, d'Ormesson me fit à chaque fois l'effet d'un grand consolateur. À mes questionnements, il ajoutait un soupçon de malice auquel je n'aurais pas pensé. J'avais soudain le sentiment d'être accompagnée. C'était presque plaisant de me sentir embarquée dans la même galère que lui. Maintenant qu'il a quitté le navire, je me sens esseulée, mais ses livres demeurent et je m'en vais continuer à les chérir comme il se doit, leur témoignant la gratitude qu'ils méritent, eux qui m'ont tant donné.

  • Une langue venue d'ailleurs

    S'agenouiller devant une langue comme devant une rose. La regarder de près jour après jour et lui trouver toujours autant, sinon plus d'éclat qu'aux premiers instants de la rencontre. Être fou de cette langue au point de dire à la face du monde qu'on l'a épousée. C'est toute cette incandescence qui flambe dans le livre d'Akira Mizubayashi, Une langue venue d'ailleurs. La langue en question n'est autre que la nôtre. L'auteur la découvrit au sortir de l'adolescence et se mit à l'aimer avec l'ardeur d'un jeune amoureux transi. Il lui rend un magnifique hommage. Il remonte à la source de cet amour. La lecture de quelques auteurs (Rousseau, Valéry, Péguy) devait changer à jamais sa vie. Ainsi que des sonorités, des intonations et une autre façon de dire le monde. Qu'exprime une langue, sinon l'âme du peuple qui la parle et l'a façonnée au cours des siècles ?

     

    Ces 263 pages ont été un pur bonheur de lecture pour moi, qui ne cesse de m'interroger sur le rapport mystérieux et complexe que j'entretiens depuis presque trente ans avec la langue allemande ! Je crois que tout ce qu'écrit Mizubayashi, je pourrais le reprendre à mon compte en changeant quelques noms de lieux et de personnes. Pour moi, les premiers enchanteurs s'appelaient Borchert ou Kleist ou Heine. La première ville allemande avec laquelle je tissai des liens étroits fut Leipzig. Comme Mizubayashi, j'ai l'impression d'avoir épousé une langue, d'en avoir fait à tout jamais mon indispensable compagne. À l'instar de l'écrivain japonais, je pourrais dire que je suis dans un entre-deux d'où je ne sortirai plus : n'étant pas réellement allemande, je ne suis plus tout à fait française. Il y a une dimension presque tragique dans ces engouements qui engagent tout votre être. Je comprends que Mizubayashi ressente le français comme une nécessité et qu'il aille jusqu'à dire que la perte de cette langue entraînerait la sienne. Tout cela trouve un écho en moi et m'a profondément remuée. J'ai aimé aussi ces pages où il est question de l'indéracinable « étrangéité ». Toujours, on reste légèrement à l'écart de la langue que l'on a choisi d'adopter. On s'approche de son cœur tout en restant un peu en dehors, malgré tous les efforts fournis. Et puis, cette autre façon de dire le monde implique nécessairement une autre manière de l'appréhender, qui ne sera jamais la nôtre, malgré toute la bonne volonté que l'on y mettra. D'où cet aspect tragique dont je parlais plus haut. Mais n'est-ce pas là ce qui rend l'amour encore plus précieux et plus profond ?

     

    Je vous souhaite une excellente année 2018, riche en lectures palpitantes !

  • L'altra verità, un très beau livre d'Alda Merini

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    Alda Merini a connu l'enfer de la psychiatrie. Internée en 1965 à la demande de son mari, elle ne sortira que dix ans plus tard des brumes de cet univers clos sur lui-même. Cet enfermement l'a à jamais meurtrie dans sa chair, mais l'auteure en fera, pour ainsi dire, l'expérience fondatrice, celle à partir de laquelle s'ouvrent tous les possibles, comme d'immenses fenêtres sur l'horizon. Une vie pleine de ruines, c'est encore une vie, c'est mieux que pas de vie du tout, semble nous dire la grande mélancolique de Milan dans son très beau « journal de captivité », L'altra verità. Diario di una diversa. Dans une langue éclatante de poésie, Alda Merini relate sans fard sa traversée du cachot. Elle subit les électrochocs, elle connaît l'abrutissement dû aux trop fortes doses de médicaments, ses nuits sont saccagées par les cris des autres. Elle se sent bien souvent veuve d'elle-même (vedova di me stessa, écrit-elle). Et pourtant, en elle, subsiste une flamme invincible. C'est ce qu'elle appelle l'esprit initial, ou encore l'esprit d'enfance. Celui dont elle est persuadée que rien ni personne ne peut le corrompre (« è ben difficile uccidere lo spirito iniziale, lo spirito dell'infanzia, che non è, né potrà mai essere corrotto da alcuno »). C'est un peu lui qu'elle retrouve à chaque fois qu'elle va se promener dans le parc qui entoure l'hôpital. Ici, elle a l'impression de côtoyer un reste du jardin d'Éden. L'herbe verte lui enseigne la confiance, les fleurs et les petits ruisseaux dessinent des miracles étincelants, posés comme des soleils sur un quotidien ravagé. Une part d'Alda Merini demeurera à jamais protégée des souillures de l'enfer. Elle s'éprend d'un autre patient, Pierre, et elle consacre des pages merveilleuses à cet amour qui ne prendra jamais corps dans la réalité. Une profonde mélancolie irrigue cette poésie somptueuse de féminité. Car Alda Merini fut femme jusqu'à la pointe de sa plume. On perçoit dans chacun de ses mots, et surtout dans ses poèmes, une sensualité ardente.

     

    Plus tard, l'auteure deviendra l'une des figures mythiques du quartier des Navigli, à Milan. Elle aimera passer des heures au bistro, à écouter les uns et les autres, à réchauffer son âme à celle d'autrui. Elle aimera boire des cafés, fumer des cigarettes, se nourrir de la vie comme elle va et ne va pas toujours, afin d'écrire, d'écrire encore et encore, jusqu'à épuisement. Dans des interviews un peu tristes, elle se plaira à répéter que si elle écrivit tant et tant de pages sur l'amour, c'est simplement parce qu'elle ne le connut jamais réellement. Alda Merini, la grande amoureuse privée d'amour. Toute son œuvre nous susurre ce vide et, en même temps, cherche à le combler.