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Le serre-livres - Page 28

  • Fond de cale, de Jean-Claude Pirotte

    Fond de cale, c'est le récit d'un homme qui, à sa sortie de prison, s'en va par monts et par vaux, le pied sur l'accélérateur. « Toujours plus loin à fond la caisse et toujours, toujours plus d'ivresse » : les mots de Thiéfaine me semblent décrire à la perfection ce besoin éperdu de vagabondage à cent cinquante à l'heure. Toujours de Thiéfaine, on pourrait également citer : « Mais je remonte mon col, j'appuie sur le starter et je vais voir ailleurs, encore plus loin, ailleurs ».

     

    Quelle quête assoiffe cet homme, le narrateur, et le pousse à arpenter tant de chemins et tant de villes où sommeille un bout de son histoire ? Se fuit-il ou se cherche-t-il ? Les deux, mon capitaine ! De rencontres avinées en errances solitaires, il époussette un passé qui n'est plus, il déterre des morts. « Pas besoin de gril », l'enfer c'est soi-même, les blessures que l'on s'est infligées, celles que l'on a faites aux autres et qui se bousculent au portillon de notre conscience, comme si l'on était « poursuivi par mille gendarmes, ou cent mille remords ». Ce qui sauve cet homme ? Les vignes du Seigneur, la douceur des paysages qu'il traverse, leurs « vallonnements brouillons » (quelle belle image!), la « mer endormeuse », la mélodie d'un poème agenouillé comme une offrande dans les replis de sa mémoire. On n'est pas étonné de rencontrer Jaccottet et Milosz dans le murmure de ces 152 pages enchanteresses ! Certains titres de livres de ces deux poètes suffiraient à résumer la vie vagabonde de notre narrateur : Poèmes sur le temps figé, Lumière du jour, Où le soleil se lève et où il se couche, L'hymne à la perle, Des endroits lointains, Au bord de la rivière pour Milosz, Paysages avec figures absentes, À travers un verger, À la lumière d'hiver, Pensées sous les nuages, Notes du ravin pour Jaccottet.

     

    Ce qui me plaît dans ce livre ? Le bruissement incessant d'une poésie enflammée, et cela ruisselle ainsi sur 152 pages, comme une coulée de lave en fusion. Le côté à la fois dingue et paumé du narrateur, son amour des mots (« Je n'aurai pas manqué jusqu'au bout de m'appliquer à l'étude du français. Je me survis dans de vieilles manies lexicologiques, risibles et rassurantes ») et cette nostalgie qui le rend inventif, tendre et bouillonnant ! « Je dois être voué à des hasards opportuns », écrit-il, et je ne peux, à la lecture de cette phrase, que penser à l'impulsion qui, jeudi après-midi, m'entraîna dans une librairie messine où m'attendait ce livre bienfaisant !

     

    Jean-Claude Pirotte s'est éteint en mai 2014. Il nous laisse, en guise de consolation, de splendides pages que traverse, mains dans les poches et cheveux au vent, une poésie gavroche et buissonnière, fuyant sans le savoir les sentiers battus, se nourrissant tout autant d'humus et de colza que de tabac et d'alcool !

  • Échapper, de Lionel Duroy, ou comment prolonger la lecture de Deutschstunde !

    Il arrive qu'une lecture vienne en prolonger une autre. Ainsi le roman Échapper, de Lionel Duroy, est-il le pendant idéal à Deutschstunde de Siegfried Lenz. C'est un peu comme si Échapper était venu me consoler d'avoir perdu si vite Deutschstunde, livre que j'ai dévoré en même pas deux semaines !
    Le narrateur d'Échapper a été tellement marqué par la lecture du livre de Lenz qu'il décide de partir sur les traces de l'écrivain allemand, et plus précisément sur celles des protagonistes de Deutschstunde. On le suit dans ses pérégrinations, ses recherches, ses réflexions sur le passé. Son mariage est parti en lambeaux, et il a décidé de ne plus jamais lier sa vie à celle de qui que ce soit. C'est compter sans les caprices du destin et les décisions qu'il prend parfois à notre place ! Il s'installe dans une maison, à Mogeltonder, et il va tomber amoureux d'une certaine Susanne. Tous deux vont vivre une belle et intense histoire d'amour, mais Susanne est mariée et le principe de réalité va vite se rappeler au bon souvenir des deux amants.

    Quand, comme moi, on a été littéralement emporté par la lecture de Deutschstunde, on ne peut que se retrouver dans ces mots du narrateur d'Échapper : « C'est peu dire que La leçon d'allemand m'a transporté. Pendant des jours et des jours j'ai habité Rugbüll, tantôt chez le peintre, tantôt chez le policier, empruntant moi aussi la digue puis le chemin de brique pour aller de chez l'un à chez l'autre. Je respirais le vent d'ouest ». Le roman de Duroy mêle plusieurs histoires : celle du narrateur, celle du livre de Lenz et celle d'Emil Nolde (qui aurait inspiré à l'écrivain allemand le personnage de Max Ludwig Nansen). On apprend de nombreux détails de la vie de Nolde, on le voit se débattre avec sa conscience et aller jusqu'à se compromettre avec le régime nazi pour sauver quelques-unes de ses œuvres : « Porté par la nécessité de vivre, et peut-être aussi par la colère, il tente l'impossible pour récupérer ses toiles, passant outre les menaces et les insultes. Il écrit à Goebbels ainsi qu'au ministre de la Science et de l'Éducation, Bernhard Rust, il les supplie l'un et l'autre, puis il se rend à Vienne pour tenter d'obtenir la protection de Schirach (…) Il donne le sentiment de se prostituer pour récupérer son travail, et c'est bien ce qu'on lui reproche aujourd'hui ». Très subtilement, le roman de Duroy pose, déclinée différemment, la question que renfermait déjà, en filigrane, le roman de Lenz : qu'aurions-nous fait dans ces circonstances extrêmes ? Si nous voulons être tout à fait honnêtes, force est d'avouer que nous n'en savons rien...

     

  • Encore quelques réflexions sur Deutschstunde

    Le livre de Siegfried Lenz (Deutschstunde, déjà évoqué ici hier) ne cesse de me hanter. Comme je l'écrivais dans mon précédent billet, il baigne du début à la fin dans une atmosphère étrange. La nature y est souvent dépeinte comme hystérique. Quand elle est calme, c'est tellement marquant qu'il faut le souligner. Ainsi est-il écrit, page 239 (édition Deutscher Taschenbuch Verlag) : « Es war windstill » (il n'y avait pas de vent). La plupart du temps, les arbres sont secoués par le vent. Celui-ci s'engouffre en gémissant dans les interstices des troncs empilés les uns sur les autres (page 216). C'est encore lui qui donne du fil à retordre au brigadier de Rugbüll lorsqu'il doit aller signifier au peintre Max Ludwig Nansen son interdiction de continuer à exercer son art. Le brigadier lutte contre le vent qui lui fait face, et ce combat qu'il mène les dents serrées, coûte que coûte, laisse imaginer la suite : puisqu'on lui a donné l'ordre de faire respecter cette interdiction, il veillera à ce que la consigne soit appliquée, contre vents et marées.

    Le passage qui m'a le plus bouleversée, je crois, est celui qui montre le peintre au moment où il va être emmené (vraisemblablement pour un interrogatoire) parce qu'il a enfreint la loi et continué à peindre malgré l'interdiction qui lui en avait été faite. C'est le brigadier Rugbüll, le père du narrateur, et deux hommes en manteau de cuir, qui viennent chercher Max. Le brigadier lui explique qu'il a très exactement une demi-heure pour préparer quelques affaires avant le départ. Il fixe sa montre en le disant, et on se doute qu'il veillera à ce que pas une minute de plus ne soit consacrée aux préparatifs. Suivent des pages où chaque geste du peintre est décrit avec précision. Il accomplit les choses avec lenteur, il prend même le temps de se coiffer deux fois. Rien n'est dit de son état intérieur, mais on sent qu'une sorte de résignation s'est emparée de lui. Lorsque Busbeck, son ami, présent ce jour-là, lui dit : « Ils n'oseront pas te faire quoi que ce soit », le peintre rétorque : « Wir mit unserer Phantasie denken, dass die sich nicht trauen : aber sieh dich mal um : was viele für undenkbar halten – sie tun's und trauen sich, es zu tun » (ce qui signifie : « Nous, avec notre imagination, nous pensons qu'ils n'oseront pas, mais regarde autour de toi : ce que beaucoup considèrent comme impensable, ils le font, ils osent le faire »). Durant la maigre demi-heure qui lui est impartie, Max va se raccrocher à des petites choses : mettre la main sur des bretelles neuves, après avoir constaté que celles qu'il comptait porter étaient tachées et trop lâches, changer les lacets de ses chaussures et les passer méticuleusement dans les trous prévus à cet effet. Il lisse la couverture de sa couche. Il enfile une chemise propre, dans laquelle il semble se noyer. Mais c'est, si l'on y regarde de plus près, dans l'absurdité qu'il se noie. Absurdité d'un décret qui ne peut qu'être transgressé. Max a un besoin vital de peindre, il l'a déjà expliqué au brigadier bien avant cette scène : « Was hast du erwartet ? Ich hab dir gesagt, dass ich nicht aufhören kann. Keiner von uns kann aufhören ». (« Qu'attendais-tu ? Je t'ai dit que je ne pouvais pas arrêter. Aucun de nous ne peut arrêter »). Mais le brigadier ne l'entend évidemment pas de cette oreille, lui qui précisément n'entend rien à l'art ! Que pourrait-il bien savoir de la nécessité de créer, lui pour qui il n'existe qu'une seule nécessité, celle de la rigueur, qui fait loi ?

    Plus largement, c'est l'absurdité d'une époque tout entière qui est dénoncée ici. Sombre période durant laquelle l'art était placé sous haute surveillance et devait obéir à des règles strictes de conformité à un idéal germanique. La mère du narrateur ne dit-elle pas que Max a la fâcheuse habitude de représenter dans ses tableaux des visages qui n'ont rien d'allemand ? Le couple que forment le brigadier de Rugbüll et sa femme est pathétique dans sa façon de regarder les choses par le petit bout de la lorgnette, et leur bêtise nous inspirerait presque de la pitié. Face à leur obéissance aveugle, on ne peut, à l'instar de leur fils Siggi, que s'interroger, et se heurter à une absence totale de réponse. Pourquoi cet entêtement à obéir, pourquoi cette certitude indéboulonnable de bien faire dès lors que l'on ne fait qu'appliquer les consignes venues d'en haut ? Pourquoi fermeront-ils à jamais leur porte à leur fils Klaas qui, lui, a préféré désobéir ? Le brigadier décrète que la famille entière doit oublier le traître et que son prénom ne doit plus jamais être prononcé sous son toit. Il demeurera inflexible, certain que Klaas ne peut s'en prendre qu'à lui-même.

    Ce matin, sur France Inter, j'ai entendu Jean-Baptiste Del Amo (lauréat du Livre Inter) dire que les livres n'étaient pas faits pour cajoler les lecteurs, et cela m'a forcément ramenée à Siegfried Lenz et à sa leçon d'allemand, qui est une leçon d'histoire et de vie !