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Peau d'ours, un merveilleux livre d'Henri Calet

Henri Calet disait « je ne sais écrire que ma vie », et ces mots ont d'ailleurs donné naissance, en 2021, à un ouvrage absolument somptueux qui lui fut consacré. Et que je m'empressai d'acheter à sa sortie. Henri Calet disait aussi « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes ». On cite souvent ces deux phrases, sans forcément rappeler qui en fut l'auteur, sans même le savoir, je crois. Miossec les a intégrées à une de ses chansons, La facture d'électricité. Le chanteur breton n'a jamais caché son affection pour Calet.

Cette affection, je la comprends et la partage depuis de nombreuses décennies. Ça a commencé à la fin des années 1990, avec la lecture de Monsieur Paul (livre dont je n'ai plus beaucoup de souvenirs, mais dont je sais qu'il m'enchanta).

Henri Calet pratiqua, sa vie durant, une écriture de l'introspection. C'est ma préférée, sans doute parce que je la pratique moi aussi, à mon minuscule niveau. On peut la trouver narcissique, cette écriture qui s'épanche et qui, parfois, saigne. On peut la trouver dérisoire, trop retranchée du monde, peu méritante compte tenu de tous les combats qu'il y aurait à mener en dehors de son petit nombril. Oui, mais... Quand elle s'impose à vous comme le seul moyen de vivre convenablement, il n'y a aucune possibilité de s'y soustraire. C'est comme ça et pas autrement.

Et ce « c'est comme ça et pas autrement » fut le carburant de Calet. Même ses romans sont inspirés de sa propre histoire. Histoire riche, complexe, tourmentée. Et Peau d'ours, que j'ai acheté hier et dévoré en quelques heures, ne viendra pas contredire cette affirmation. Peau d'ours est le recueil des notes que l'auteur prit de 1951 à sa mort, en vue d'un roman qu'il n'eut pas le temps d'écrire et qui devait porter ce titre.

Ce recueil permet d'accompagner pas à pas Henri Calet dans ce qu'il traverse alors : déboires sentimentaux divers et variés (l'homme ne fut pas un modèle de fidélité, loin s'en faut, mais qui sommes-nous pour juger ?), problèmes d'argent récurrents (« Couvert de dettes, comme on dit couvert de poux, mangé par la vermine », écrit-il page 28) et qui le poussent parfois à accepter des tâches qu'il méprise, difficultés face à la paternité. Au fil des pages, s'ajoutent les soucis de santé. Et l'on voit Calet s'éloigner peu à peu du monde. On voudrait l'y retenir, on sait qu'il aurait encore une tonne de merveilleuses pages à nous livrer, mais il est trop tard, le mal le ronge et aura raison de lui alors qu'il n'a que cinquante-deux ans. Et l'on songe, mélancolique, à tout ce qu'il n'aura pas pu écrire... On voudrait le serrer fort dans ses bras, délicatement, sans le secouer. Car, avec un tel écorché vif, seule la délicatesse semble de mise. Il paraît qu'il aimait citer ces mots de Stendhal : « Ma véritable passion est celle de connaître et d'éprouver ; elle n'aura jamais été satisfaite ». N'est-ce pas là le lot de tous ceux pour qui la vie demeurera à jamais trop petite, trop étriquée ? Ce sentiment d'étroitesse qui fut celui de Calet, n'est-ce pas ce qui lui permit également d'enfanter de sublimes pages ? Petit panel, à vous de juger :

-« Goûter le côté négatif de la vie : pas de maladie, pas d'accident, rien n'arrive ».

-« S'assoter de... S'éprendre sottement de... ».

-« Vous m'avez dévasté. Vous me devez des réparations ».

-« Écrire pour ne plus penser ».

-« Vous m'avez beaucoup trompé avant de me connaître ? »

-« On part en emportant avec soi des richesses, sans avoir eu le temps de les étaler au grand jour. Tant pis ».

-« Trop vite l'auto. Tant de jolis paysages où l'on ne s'arrête pas ou à peine. On laisse des regrets partout ».

-« Immensément triste, comme d'autres sont immensément riches. Je ne me suis pas habitué à moi ».

-« Vivre à feu doux, couvercle fermé ».

-« Je suis un vaisseau désemparé. On renfloue un navire coulé, pourquoi ne renfloue-t-on pas un homme ? ».

-« C'est sur la peau de mon cœur que l'on trouverait des rides ».

 

Moi, ces mots si déchirants, ça me fait vibrer. Peau d'ours va rester sur ma table de nuit, c'est un des plus beaux livres que j'aie jamais lus et j'ai décidé qu'il m'accompagnerait désormais, précieux vademecum, à ne jamais secouer, on sait pourquoi...

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