Henri Calet : que c'était bon de passer le week-end en sa compagnie !
"A la maison, mon père est entré dans une colère si grande que je ne l'en vis pas ressortir". Henri CALET, La belle lurette.
Et voilà, comme je ne fais jamais les choses à moitié (je me fatigue moi-même, parfois), j'ai passé presque tout le saint week-end aux côtés d'Henri Calet. Non contente d'avoir dévoré en une soirée (celle de vendredi) Peau d'ours, livre acheté le même jour à la librairie L'Autre rive de Nancy, j'ai jugé absolument indispensable, hier après-midi, de me procurer sans tarder un nouveau Henri Calet. N'importe lequel. Celui qui s'offrirait à moi dans la première librairie messine venue. Petit tour à la Cour des grands, où je rencontrai en septembre la délicieuse Agnès Desarthe (souvenir d'une conversation tout aussi délicieuse au sujet d'un post-it que je ne regarderai plus jamais sans sourire). Rien. D'Henri Calet pas l'ombre. Désespérant. Je filai alors à la Librairie autour du monde et j'y trouvai La belle lurette. Ben voilà, ce n'était pas compliqué.
Arrivée chez moi, je sautai sur le bouquin. Hier soir, je me félicitai de n'avoir programmé aucune sortie, pour une fois. Cette absence de plan me permit de passer quelques heures avec Henri Calet, sous les couvertures de mon lit. Ah, cet Henri, croyez-moi, mieux qu'un vrai mec pour les extases ! Les miennes allant plutôt se promener du côté des mots, un écrivain, même mort, ça me va très bien ! Passer la soirée sous les couvertures en compagnie d'un écrivain présente de nombreux avantages : déjà, soyez certaine qu'il ne vous importunera pas avec d'intempestifs et fort regrettables ronflements. Ensuite, soyez certaine également qu'il ne vous brusquera pas, que c'est vous qui déciderez de tout : du rythme, du nombre de pages, de l'heure à laquelle il sera bon de refermer le livre. Hier, j'ai tout fait pour tenir le plus longtemps possible, mais il faut croire que mes déplacements essoufflés parce que frénétiques d'une librairie messine à l'autre m'avaient bien fatiguée : à 21h30, plus personne. Henri Calet lui-même eût-il été allongé à mes côtés que je ne l'aurais pas honoré d'un seul regard. Au fond de moi, une petite voix me suppliait de lutter contre l'épuisement afin de prolonger le plaisir de la lecture, mais elle (la petite voix) fut bien vite recouverte par un autre murmure, celui-là disant qu'il valait mieux dormir un bon coup pour s'assurer une lecture en pleine forme aujourd'hui.
Et me voilà donc, à 15h15, heure miroir, en train d'écrire ces quelques lignes.
La belle lurette, c'est, en gros, le récit des débuts dans la vie de son auteur. Même s'il ne dit pas explicitement qu'il s'agit de lui. Même si l'affaire est romancée. On se doute quand même de qui va là.
Ce récit est savoureux. D'abord et surtout parce qu'il est écrit dans une langue aux petits oignons. Pas un mot de trop, pas un de travers, pas un qui dépasse et vous fasse dire « celui-là est de trop, celui-là est de travers, celui-là dépasse ». Non. Une exquise précision. Qui n'en rajoute pas. Ensuite, savoureux, le récit, parce qu'il dépeint avec humour la misérable jeunesse de son auteur (« c'est ma jeunesse et je n'en ai pas d'autre », écrit-il à la fin, comme pour s'excuser). C'est tellement triste parfois que cela en devient drôle. C'est ce que mon père disait des livres de Céline : « C'est tellement désespéré qu'à la fin on ne peut que se marrer ». Et de me mettre Voyage au bout de la nuit entre les mains, persuadé qu'il venait d'atterrir là où il devait. Mon père ne se trompait pas : ce fut une des plus grandes lectures de ma vie.
Mais ne perdons pas de vue le si talentueux Henri Calet, qu'il serait bon de tirer de l'oubli honteux où on l'a relégué. Tout est décrit par le menu dans ce livre à la fois tendre et amer : ses amours, les sages et les moins sages, ses conneries de jeunesse, ses petites malhonnêtetés, son naufrage scolaire.
C'est un livre qui vous embarque, fiévreusement, dans toutes les fièvres de son auteur. Bref, cela faisait belle lurette que je ne m'étais pas régalée de la sorte !
Je sais que sur une étagère de L'Autre rive dorment quelques ouvrages de ce brave Henri Calet dont la compagnie me plaît tant. Et comme je retourne à Nancy jeudi prochain, mon petit doigt me dit que les ouvrages en question ne dormiront plus très longtemps. Prêts pour le voyage jusqu'à Metz, les gars ?!