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Le serre-livres - Page 31

  • Douglas Kennedy ou de la difficulté d'être (heureux, soi-même, équilibré, tout ça !!)

     

    Murmurer à l'oreille des femmes : le titre sonne comme une promesse sucrée. Mais qu'on n'aille pas s'imaginer que nous voilà partis pour une douce musiquette qui viendrait tendrement se déposer dans notre conduit auditif, mélodie du bonheur, et tutti quanti ! D'ailleurs, en anglais, le livre s'appelle Do you know what your problem is and other stories. Et il s'agit bien de problèmes ici, et même en pagaille ! On pourrait presque retourner le titre de la façon suivante : Do you know what your story is and other problems ! Voici douze histoires un peu déjantées, voici des êtres qui marchent à côté de leurs pompes, parfois à côté de leur véritable identité. Car, souvent, les personnages de Douglas Kennedy sont un peu, beaucoup paumés. Ce sont des antihéros jusqu'à la moelle. En général, ils n'ont pas réglé une histoire d'amour qui remonte à un certain nombre d'années. Ou bien ils sont enfermés dans un piège qu'ils ont tout bonnement appelé à eux, en prenant soin de construire eux-mêmes la cage dont ils ne parviendront que difficilement à scier les barreaux : relation bancale, lien dont ils n'arrivent pas à se défaire, avec une épouse tyrannique, colérique, hystérique. Parfois aussi, ils cumulent les deux enfers : l'histoire d'amour passée qui vient déborder sur le présent et l'enfermement dans quelque chose qui ne leur convient absolument pas ! Ils n'ont la plupart du temps pas de mots assez cruels à leur propre endroit : ils se disent minables, ratés, lâches. Et c'est en cela qu'ils sont infiniment attachants. Ils sont tellement proches de nous et de nos failles !

    J'ai découvert Douglas Kennedy grâce à Toutes ces grandes questions sans réponse. Dans ce livre, l'écrivain revient sur sa vie familiale, son parcours professionnel et ses choix. Une des innombrables questions auxquelles il ne trouve pas de réponse est celle-ci : pourquoi, de deux maux, choisissons-nous souvent le pire, malgré les beaux proverbes dont nous sommes pétris depuis l'enfance ? La même interrogation revient sous sa plume dans Murmurer à l'oreille des femmes. Je cite : « Car enfin, ne nous arrive-t-il pas trop souvent de nous écarter du chemin de la félicité pour emprunter ceux qui finiront par nous faire du mal ? » Douglas Kennedy n'a pas de réponse. Il ne cherche pas forcément à en trouver une, d'ailleurs. Il ne juge pas, il constate. C'est pourquoi la lecture de ses livres nous fait du bien !

     

  • Leben - En vie, un livre de David Wagner

    Leben, tel est le magnifique titre du dernier livre de David Wagner, un auteur allemand que j'ai découvert au Salon Littérature et Journalisme à Metz !! Ce n'est pas tout à fait un récit autobiographique, mais le vécu du narrateur n'est pas très éloigné de celui de David Wagner. Les premières pages font un zoom sur la situation de cet homme quadragénaire et malade : son foie est totalement fichu, c'est comme ça depuis l'adolescence. Une malchance génétique. Les choses s'accélèrent soudain la quarantaine venue : le narrateur vomit du sang et doit impérativement subir une greffe, sans quoi c'est la mort assurée. Dans un premier temps, en l'absence de cette greffe, il est hospitalisé, trituré, manipulé, plongé dans des scanners qui lui font l'effet d'entrer dans un four où on va le dorer à point. Le voilà privé de toute autonomie et livré aux mains des infirmières, suspendu aux bilans des médecins.

    Un jour, un appel le prévient : on a un donneur. La greffe se passe bien. Le narrateur reste longuement à l'hôpital. L'occasion, pour lui, de songer à son passé. Des absents le visitent. Des morts, des perdus de vue, des amours envolées. Des vivants aussi, qui l'ancrent dans la vie et dans l'envie de la poursuivre. Sa fille, notamment. Et d'autres membres de sa famille. Il se bat uniquement pour eux et pour le sourire de cette gamine qui accueille avec un entrain communicatif l'orée de chaque jour. Il baisserait bien les bras parfois. Une nuit, il se réveille la joie au cœur puis, quelques heures plus tard, c'est la déréliction. Variations de température, variations de moral. Un condensé de la vie, mais en plus ébouriffé, en plus barge parce que traversé par des hallucinations, des fatigues extrêmes, une usure aussi, parfois. En allemand comme en français, le livre porte bien son nom (le titre a été traduit par En vie en français).

    David Wagner décrit ici des états que l'on a tous connus, tantôt le mal de vivre, tantôt la plénitude face à ce que le monde offre de meilleur : dans un arbre, le souffle du vent qui imite le ressac, dans un parc, un merle qui siffle. Au lever, un enfant qui rit aux éclats au-dessus de son bol de chocolat au lait.
    Que cela fait du bien de lire tout cela ! La plume de David Wagner est fluide et aérienne, son style limpide. Vraiment un beau moment de lecture, et l'on se dit que l'on n'est pas seul face à son putain de désespoir puisqu'un autre l'a vécu, en a exploré tous les coins et les recoins, pour aboutir à cette conclusion chantante : vivre n'est pas toujours facile, mais être en vie est merveilleux !

     

  • La sonate à Kreutzer

     

    Dans le compartiment d'un train qui parcourt des paysages dont on ne saura rien, des voyageurs se font face. Il y a là une « dame laide et sans jeunesse », un avocat, un homme aux cheveux blancs et le narrateur. La conversation roule sur divers sujets : l'amour, les femmes, le mariage et … le nombre croissant de divorces ! L'homme aux cheveux blancs tient des propos plus que dérangeants sur tous ces thèmes. Selon lui, l'amour n'existe pas, il soutient que seule peut naître entre deux êtres une attirance physique, tout au plus, éphémère de surcroît. Il exaspère ses interlocuteurs. Il finit par dire son nom, Pozdnychev, précisant que ce dernier est attaché à une sordide histoire de meurtre. Voilà quelqu'un qui a assassiné sa femme et ne s'en cache pas. Son aveu fait fuir la dame et l'avocat. Le narrateur reste dans le wagon et Pozdnychev lui raconte par le menu ce qui l'a conduit à supprimer son épouse. Il se lance dans une espèce de chronique de la haine ordinaire, celle qui parfois enchaîne l'un à l'autre deux individus vivant sous le même toit. Après avoir fait rapidement le tour des plaisirs sensuels que sa femme pouvait lui offrir, Pozdnychev se met peu à peu à ne plus voir en elle que tout ce qui peut provoquer son dégoût. La réciproque semble vraie. Les deux époux se détestent. Ce n'est pas comme dans la chanson de Brel où les amants usés se perforent en silence. Ces deux-là, Pozdnychev et sa femme, se trouent l'un l'autre à grand bruit, dans des cris de colère, se jetant des regards emplis de haine. De temps en temps, une réconciliation se fait jour, une trêve des hostilités. Mais le ciment de leur relation s'est effrité. A-t-il seulement existé un jour ? Pozdnychev devient jaloux alors même que l'amour est mort en lui. Il présente à sa femme un certain Troukhatchevski, musicien de son état. Il joue du violon, elle pratique le piano. Les voilà régulièrement réunis autour d'une partition. Et Pozdnychev de les imaginer en pleine communion, visités par l'extase, liés l'un à l'autre par le mystère de la musique. Il en devient intérieurement fou de rage. Pourtant, plus il sent le courroux monter en lui, plus il se montre charmant avec Troukhatchevski, comme s'il cherchait à se racheter auprès de lui des sombres pressentiments qui le traversent. L'issue ne peut qu'être fatale. Et elle le sera, on l'apprend dès les premières pages du récit.

     

    On ne saura rien, disais-je, des paysages que parcourt ce train où se disent des drames, des remords et une profonde misère. Ce qui se présente à nous ici, par le génie de Tolstoï, c'est le paysage d'une âme humaine et la description détaillée des remous qui firent d'elle une captive. On plonge dans les arcanes de la folie et la noirceur d'un être enchaîné à ses démons. Une fois de plus, c'est du grand art, on ouvre le livre et on ne peut plus s'en séparer, un irrésistible aimant nous cloue à lui. On envoie tout valser, tant pis pour le ménage et la vaisselle, on a bien mieux à faire !