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Le serre-livres - Page 21

  • Russendisko, le livre déjanté d'un Russe installé à Berlin !

    On peut, à partir des dialogues teintés d'absurde d'une méthode de langue, se mettre à écrire La cantatrice chauve ! Bien sûr, ça, c'est au cas où l'on serait Ionesco. Si l'on est Wladimir Kaminer, ce qui n'est pas mal non plus, on écrira Russendisko et on tirera de son apprentissage linguistique un petit récit bien senti où le burlesque rivalise avec l'insensé ! Kaminer raconte dans le chapitre intitulé Deutschunterricht qu'il aime à se replonger dans deux méthodes qui lui ont permis d'apprendre l'allemand. L'une est russe et date un peu. Elle met en scène un personnage aussi bizarre qu'attachant : le komsomol Petrov. Ce dernier n'en finit pas de s'extasier de la chance qui est la sienne : il apprend l'allemand, ce qui est difficile, mais intéressant. Il habite dans un appartement spacieux et lumineux. Il ne va voir que des bons films au cinéma et jouit de conditions météorologiques toujours merveilleusement douces. L'autre méthode vient tout droit de RDA et vaut elle aussi son pesant de kopecks : ici, il est question de Karl Marx. Évidemment ! Kaminer passe avec délices d'un manuel à l'autre, le plus souvent avant de s'endormir, et l'étrange compagnonnage le poursuit parfois dans ses rêves : le voilà entouré de Petrov et de Karl Marx en personne. Ce dernier se pâme en évoquant son appartement spacieux et lumineux. Il se dit heureux. Le camarade Petrov met son petit grain de sel là-dedans, lui aussi : c'est fou, il a lui-même un appartement tout aussi agréable. Et Kaminer de renchérir : « moi aussi » !

    Et puis il y a tous ces personnages loufoques que côtoie Kaminer : un Français qui rêve d'une grande histoire d'amour avec tragédie et tutti quanti, et qui finit par vivre une passion folle avec une femme mariée dont l'époux débarque un jour au beau milieu de tout (et surtout au beau milieu des ébats entre ledit Français et la femme en question !!), un ami qui part en Russie pour y parfaire ses connaissances linguistiques et atterrit en prison, une amie qui se croit envoûtée et ne sait plus à quel (faux) saint se vouer pour éloigner d'elle le mauvais sort. Elle court d'un charlatan à l'autre et nous la suivons dans ses cocasses péripéties !

    Et puis il y a toutes ces scènes farfelues qui n'arrivent que dans la vraie vie. Et puis il y a la femme de Kaminer, très présente dans ce livre. Elle vient de l'île de Sakhaline, de la ville d'Ocha plus précisément. Ville dont les trois écoles se trouvent respectivement à côté d'un tribunal, d'un hôpital psychiatrique et d'une prison. Et Kaminer de commenter : voilà un voisinage qui avait un grand effet éducatif ! Nul besoin pour les profs de faire preuve de beaucoup d'autorité : il leur suffisait de montrer d'un geste le bâtiment voisin aux élèves pour que ceux-ci se remettent immédiatement au travail.

    Et puis, surtout, il y a Berlin, capitale qu'a adoptée Kaminer, et inversement. Berlin et son foisonnement multiculturel, Berlin et son grain de folie, Berlin et ses artistes ! Kaminer lui fait une belle publicité et donne envie au lecteur de sauter dans le premier avion venu pour goûter l'ambiance de la ville incroyable (que j'aime tant !). Berlin dont le climat convient parfaitement à Kaminer : il n'y fait ni trop chaud en été, ni trop froid en hiver (ne jamais oublier que l'auteur est d'origine russe !!). Et, chose assez spectaculaire pour être mentionnée : pas de moustiques ici, contrairement à bien d'autres villes. En lisant Kaminer, me sont revenus les mots de l'ancien maire de Berlin, Klaus Wowereit : « Wir sind zwar arm, aber trotzdem sexy » (« certes, nous sommes pauvres, mais sexy quand même ! »). Berlin, une ville qui a du chien ! Kaminer, un écrivain qui a du style. Et de l'humour, beaucoup d'humour !

  • Pirotte, Le pays du hasard, un livre d'Emmanuel Rimbert

    C'est une belle journée, à la fois de givre et de soleil. Le bleu du ciel est tellement pur qu'on le croirait échappé d'une subtile lessive. Dehors, des oiseaux s'égosillent de joie, tant le printemps leur semble à portée d'aile. Quant à moi, je viens de finir un livre d'Emmanuel Rimbert, consacré à Jean-Claude Pirotte, ce poète « prince des nuées », né de brumes belges. Un drôle de bonhomme, en somme : des études de droit qui le conduiront pour un peu plus d'une décennie au barreau de Namur. Puis il y aura cette sombre histoire dont on ne saura jamais si elle fut vraie ou inventée de toutes pièces sans conviction : en 1975, on accuse Pirotte d'avoir favorisé la tentative d'évasion d'un de ses clients. À partir de là, il mène une vie légèrement vagabonde, vaguement clandestine, en France. Partout où il passe (et il passe surtout de bistrot en café !), il trimbale ses rêves, ses cibiches et ses incontournables carnets qu'il noircit à longueur de journée. C'est au milieu de ces pages folles que se tiennent (de guingois, comme il se doit avec Pirotte) ses somptueux poèmes qui exhalent à la fois mélancolie et douceur. Poisons et remèdes.

     

    Emmanuel Rimbert consacre donc un ouvrage à Jean-Claude Pirotte. Cela s'appelle Pirotte, Le pays du hasard. Ce n'est pas, à proprement parler, une biographie. Plutôt un alignement de menus détails : on trouvera ici mention des estaminets qu'aimait le poète, quelques anecdotes, des noms de rues ou de personnes, le tout fourré dans la même besace. Aucune chronologie, mais bien plutôt un fouillis qui n'est pas pour me déplaire. Preuve que la vie de Pirotte échappe à toute chronologie et à toute logique. Lui-même, dans ses récits autobiographiques, demeura évasif et un tantinet bordélique. N'oubliant jamais, cependant (car, comme a toujours dit mon père, il faut avoir de l'ordre dans le bordel, voilà tout l'art de l'organisation !), de célébrer la dive bouteille et les lectures roboratives. Dhôtel, Perros, Pessoa, Thiry, Laforgue et quelques autres : autant de lueurs étincelantes dans la vénéneuse pluie de Rethel.

     

    Il ne faut pas oublier Pirotte, qui passa, léger comme le vent qui lui collait aux semelles, en ce bas monde. Poète des intempéries, la barbe en bataille comme le fut sa vie, il doit demeurer en nos mémoires. Je lui dois pour ma part de jolies pâmoisons, et je ne manquerai pas de lui rendre régulièrement hommage ici.

  • Les loyautés, le dernier livre de Delphine de Vigan

    Quels serments muets nous lient aux autres et à l'enfant que nous fûmes ? Quelles promesses tacites nous ramènent sans cesse à des blessures qui réclament nos soins des années après qu'elles nous ont été infligées ? Quelles loyautés requièrent notre dévouement absolu et pourquoi ? Ces questions sont au cœur du dernier roman de Delphine de Vigan, Les loyautés. Nous nous les formulons peu, et pourtant, qui sait si elles ne sous-tendent pas le moindre élan qui nous pousse ?

    Hélène a trente-huit ans, elle est prof de SVT dans un collège parisien. Sa vie se trouve soudain en proie à de violentes secousses lorsqu'elle croise, dans une salle de classe, ce qu'elle identifie immédiatement comme le malheur. Un certain Théo, un élève de cinquième, l'intrigue. Elle est persuadée qu'il vit un drame en dehors de l'école. Est-ce une sorte d'intuition qui lui vient des tréfonds de sa propre enfance soumise aux assauts d'un père violent ? En tout cas, elle sent que ce gamin a besoin d'être secouru. Dès lors, elle emploiera toute son énergie et toute son attention à l'observer. Elle tentera d'alerter autour d'elle.

    Elle ne se trompe pas : cet adolescent vit effectivement une situation tragique. Ses parents sont séparés et, depuis le divorce, sa mère refuse que soit prononcé en sa présence le nom de l'homme qu'elle aima pourtant autrefois. Quand il arrive de chez son père, Théo doit se débarrasser de l'odeur qui lui colle à la peau et qui rappelle trop celle de « l'autre ». Le père comme sujet tabou, comme une honte qu'il ne faut pas réveiller. Lui, le père, justement, s'enfonce dans une profonde dépression qui l'accule à la torpeur. Il demande à son fils de taire ses manquements et ses échecs : « Ne dis pas à ta mère que je n'ai plus de travail, ne dis pas à ta mère qu'il n'y a plus personne dans ma vie ». Théo encaisse et accumule les silences, collectionne les mensonges par omission. Le voilà enfermé dans un rôle qui le dépasse, véritable fardeau qui pèse trop lourd sur ses frêles épaules. Alors, pour oublier, il s'enivre. Il boit de plus en plus souvent, de plus en plus dangereusement, cherchant à franchir la ligne rouge qui lui ôtera toute conscience. Son ami Mathis l'accompagne, mais il finit par prendre peur devant l'ampleur des risques encourus. Surtout, il ne met pas dans l'ivresse la même pulsion de mort.

    On croise aussi Cécile, la mère de Mathis, une « femme au bord de la crise de nerfs », une femme au bord de la crise de couple et du précipice. Dans l'ambiance aseptisée du bureau où son mari s'affaire tous les soirs derrière son ordinateur, elle découvre que celui avec qui elle vit depuis de longues années renferme des violences insoupçonnées. En clair : elle s'aperçoit qu'elle ne le connaissait pas. Peut-être bien qu'elle pressentait le monstrueux en lui, mais ne voulait pas se l'avouer. Peut-être même que de l'avoir enfin décelé la soulage... C'est que ces 206 pages sont d'une incroyable densité et qu'à plus d'une reprise nous sautent au visage les contradictions de chacun, des démons, des « remugles d'égout », des choses compliquées. Dans chaque personnage grouillent mille et un conflits, mille et une égratignures. Ces êtres fragiles, perclus de fêlures, ne sont-ils pas un peu nous ?

    Le tout est écrit dans une langue percutante, sauvageonne et rapide. Quelque chose nous emporte, qui n'est pas seulement le flot de l'action, mais aussi le mouvement précipité qu'adoptent les événements quand ils forment un destin.

    Une fois encore, Delphine de Vigan s'approche de la fournaise des âmes. Rien de lisse dans ces parcours qu'elle nous expose, beaucoup d'aspérités et de failles, et c'est ce qui, me semble-t-il, permet sinon l'identification, du moins l'empathie.