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Le serre-livres - Page 19

  • "Quand on perd un ami, de la lumière subsiste"...

    "Quand on perd un ami, de la lumière subsiste". Gérard MANSET

     

    Mon amie Catherine Debras s'est éteinte brusquement il y a dix jours. C'est comme si sa mort brutale était venue refermer bruyamment une porte dans ma vie. Impression d'inachevé, de trop de choses non vécues... Sentiment d'injustice, comme à chaque fois qu'un être jeune est arraché par la faucheuse à tout ce qu'il avait encore à vivre.

     

    Comment évoquer au mieux ce petit bout de femme ? Peut-être en laissant entrer à nouveau en moi les émotions ressenties à la lecture de son dernier livre, Rien qu'une vie, un récit racontant l'année que son père vécut à Constantine durant la guerre d'Algérie. La lecture de Rien qu'une vie m'avait bouleversée, il y a quelques mois. J'avais envoyé plusieurs messages à Catherine afin de lui exprimer ma gratitude. Pour moi, elle avait réussi là un tour de force : raconter son père avec, à la fois, une grande proximité et une délicate pudeur. Dès les premières lignes, le lecteur est happé par la forme originale du récit : Catherine s'adresse directement à son père, en employant la deuxième personne du singulier. On voit se dérouler douze mois de l'existence d'un homme. Douze mois, c'est si peu, et cela peut être si déterminant pour la suite. Ce fut le cas de cette année passée à Constantine. L'écriture effectue de nombreux va-et-vient entre la Lorraine et l'Algérie. Des amitiés sont évoquées, un amour naissant esquissé pudiquement. Le style est limpide et léger. Sans fioritures et percutant. Catherine avait ce don peu commun de faire jaillir en quelques mots de multiples arrière-pays. C'est un peu comme quand elle parlait : il suffisait d'observer ses mimiques pour comprendre quelle réaction provoquait en elle ce que l'on venait de dire. Parfois aussi, en une seule phrase, elle résumait la pensée qui ne parvenait pas à s'exprimer chez son interlocuteur. Dans l'écriture comme dans la vie de tous les jours, Catherine était subtile. D'une subtilité discrète, jamais tonitruante. Nous échangions très souvent, elle et moi, sur l'écriture. Elle avait compris que les innombrables obligations liées à mon rôle de mère m'avaient pour un temps détournée des entreprises de longue haleine. Elle me répétait souvent que mes blogs étaient ma manière de ne pas rompre le lien avec l'écriture. Bref, elle avait tout compris...

     

    Que reste-t-il d'un être une fois la mort venue ? Très vite, l'écho de sa voix, le tracé de ses gestes se perdent. Mais s'il écrivait, une partie de ce qu'il fut demeure à jamais intouchable. Chacun de ses mots nous ramène une parcelle, fût-elle infime, de ce qu'il était. Les grandes lignes ne s'estompent pas. Ce qu'il était au plus profond de lui-même, il le donnait sans réserve à l'écriture. Et je crois que c'est au cœur des pages brûlantes qu'elle a écrites que Catherine nous a laissé en cadeau le souffle de son âme...

  • Du hättest gehen sollen, un récit de Daniel Kehlmann

    Il règne une atmosphère étrange dans cette maison que le narrateur et sa femme, Susanna, ont louée pour y passer des vacances. Lui veut profiter du silence qui l'entoure pour travailler à un scénario qui lui donne du fil à retordre, elle veut simplement se reposer en compagnie de son mari et de leur fille âgée de quatre ans, Esther. Mais, très vite, tout s'avère extrêmement contrariant dans cet environnement hostile : des cadres qui étaient au mur la veille encore disparaissent, un autre apparaît là où il n'y en avait pas, un robinet semble s'être déplacé d'une bonne vingtaine de centimètres pendant la nuit. Le narrateur se met à faire des rêves angoissants. Son reflet est absorbé par le miroir, il ne s'y voit plus.

    Et la santé de ce couple dans tout cela ? Chancelante. Une intimité qui finit par confiner au dépaysement total : ces deux-là se connaissent si bien qu'ils finissent par s'ignorer. Les disputes se répètent, jour après jour, sur un mode familier, vieux comme le monde pour ainsi dire. Elle a fait des études, pas lui. Il se sent humilié à chaque fois qu'un menu détail vient lui rappeler cet état de fait, par exemple lorsque Susanna emploie un mot qu'il ne connaît pas. Ce n'est pas qu'ils « se perforent en silence », comme dans la chanson de Brel, mais on sent qu'ils sont à un cheveu du désastre. Toujours au bord du gouffre, perchés sur de vertigineuses hauteurs d'où la moindre chute pourrait être fatale. Identiques, en somme, à cette maison qui fait si peur et où le moindre objet peut basculer d'un seul coup, sans que l'on sache par quel truchement, dans une sorte de cabinet d'horreurs. Daniel Kehlmann fait preuve d'une grande sobriété dans ce récit haletant : les descriptions sont succinctes, le trait n'est jamais forcé, et cependant, peu à peu, se dresse devant nous un tableau surchargé d'ombres.

    Du hättest gehen sollen, cela veut dire « tu aurais dû partir ». Avant qu'il ne soit trop tard, avant que l'étau ne se resserre. On sent que quelque chose d'irrémédiable se trame en coulisse et qu'il est trop tard, justement, pour échapper à la chape de plomb. On suppose qu'elle va finir par s'abattre sur l'un des trois protagonistes, ou même sur les trois à la fois. On ignore quand et sous quelle forme, et peut-être bien que Daniel Kehlmann, par un tour de force dont il a le secret, n'en dira rien ou pas grand-chose. Et c'est ainsi que la littérature est grande !

  • Ailleurs, de Richard RUSSO

    Ailleurs, de Richard Russo, c'est une écriture au souffle coupé, haletante, en proie à de brusques accélérations. Un rythme tendu, dicté par les événements extérieurs. Et l'événement majeur dans ce que dépeint Richard Russo ici, c'est sa mère ! C'est elle qui impose sa cadence à son fils et au récit qu'il livre. Elle ne s'en rend pas forcément compte. Elle est atteinte de toutes sortes de troubles obsessionnels compulsifs, mais à l'époque (les années 1950), on n'emploie pas cette expression pour désigner ce qui empêche cette femme (et son entourage) de mener une existence normale. On parle de crises nerveuses, sans se risquer à développer. Certains de ses proches disent qu'elle ne tourne pas rond, son ex-époux ira jusqu'à la traiter de cinglée, mais l'ignorance et le silence qui entourent le mal dont elle est affligée précipiteront sa « faillite mentale ». J'emprunte volontairement ces mots à Thiéfaine, et je pourrais en trouver d'autres dans son œuvre : « nuit carcérale » me semble parfaitement adapté aussi. Quel enfer fait-on subir aux autres quand on souffre de ces troubles ? Quel enfer subit-on soi-même ? Ces questions ne sont jamais posées directement par Richard Russo, mais elles traversent tout le livre, elles en imprègnent la substance. En tant que lecteur, on peut parfois être oppressé par la vitesse à laquelle s'enchaînent les situations, mais quelque chose - un mystère, sans doute - nous amène à concevoir, au fil des pages, une certaine affection pour cette femme. Peut-être, tout simplement, sent-on que les paradoxes et les démons contre lesquels elle se démène sont ceux qui nous taraudent, à une moindre échelle. Ou qu'il s'en faudrait de peu pour qu'ils n'aillent occuper toute la place dans notre cortex.

     

    Cette femme, Jean, force l'admiration. Elle nous donne à voir la perpétuelle lutte qu'elle mène contre elle-même. Et cela prend parfois des allures de torture, aussi bien pour elle que pour son entourage. On a du mal à la suivre, et on la suit quand même, comme le fait son fils. Pour sûr, en écrivant ce livre, l'idée de se poser en héros d'un quotidien lourd à porter ne l'a pas effleuré, il s'agit plutôt de poser à terre un bagage pesant, de s'en délivrer. Et d'explorer les liens opaques qui peuvent unir un fils à sa mère. Après tout, se demande-t-il, l'écriture, par ce qu'elle a de douloureusement obsessionnel, ne révèle-t-elle pas un dérèglement intérieur ? N'est-elle pas une façon de sublimer une multitude de tourments qui, si l'on n'y prenait garde, pourraient anéantir notre raison ?