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Le serre-livres - Page 17

  • Aufbau Ost, un livre de Claudia Rusch

     

    On peut avoir vécu une enfance paisible, voire heureuse, en RDA, et se montrer d'une lucidité rare quant à la nature du régime qui fut à l'œuvre là-bas, de l'autre côté, durant plusieurs décennies. Il s'agissait d'une dictature, ni plus ni moins, et Claudia Rusch ne souhaite pas que l'on utilise un autre terme pour évoquer le système est-allemand. De même, elle ne souhaite pas que l'on fasse commerce de certains objets estampillés Allemagne de l'Est. Elle nous invite à la prudence et à la clairvoyance critique. L'Ostalgie* qui a pu naître des cendres de la RDA est à prendre en compte, mais avec des pincettes. Surtout, ne pas sauter dedans à pieds joints, cela éclabousserait trop fort. Dans Aufbau Ost, Claudia Rusch fait part au lecteur de tout ce qu'impliquait une vie du mauvais côté du Rideau de fer. Son grand-père, opposant au régime, fut emprisonné et mourut dans sa cellule dans des circonstances troubles. Et combien d'exemples identiques, étouffés bien souvent, passés sous le gros rouleau-compresseur d'un silence obligé ? Claudia Rusch se souvient des tentatives de fuite ratées, menant en prison un nombre considérable d'individus. Elle parle également des sentiments contradictoires que pouvait éprouver un citoyen est-allemand lorsqu'il recevait la visite d'un parent de l'Ouest et que celui-ci se mettait à critiquer la RDA. L'Allemand de l'Est se sentait soudain humilié, même s'il savait bien au fond de lui que ledit parent avait raison. Et il lui prenait l'envie, à celui de l'Est, de défendre son pays, malgré tout. Ce que nous dit Claudia Rusch sur 190 pages, c'est qu'une chose n'empêche pas l'autre et que de toute médaille il faut considérer à la fois l'ensemble et les deux faces.

    L'Est a mis du temps à se relever de ses innombrables blessures, et les disparités avec l'Ouest ne se sont pas encore tout à fait dissipées. Certaines villes se sont désertifiées, et Claudia Rusch dépeint leur décrépitude avec sensibilité, amitié presque.

    Un chapitre m'a passionnée plus que tous les autres : celui dans lequel il est question de Leipzig, ville où je fis une partie de mes études il y a bien longtemps, ville où je fêtai, assez tristement (il faut le dire), mes vingt ans. Leipzig a su rejaillir de ses faiblesses. J'ai été très surprise, il y a quelques mois, en regardant un reportage sur cette ville que je n'ai pas revue depuis 2014 : le commentaire accompagnant le documentaire indiquait que la grande richesse de la cité saxonne, c'était l'entrelacs de ses multiples canaux. De l'eau dans le paysage de Leipzig ? Je n'en avais jamais vu. Je ne comprenais pas. Le livre de Claudia Rusch m'a fourni une explication : ces canaux n'ont été réhabilités qu'à la fin des années 1990. Du temps de la RDA, on les avait soigneusement disciplinés et enfermés dans des tuyaux : leurs eaux étaient tellement polluées qu'il s'en dégageait une odeur pestilentielle, d'où la nécessité de cacher la misère. Lorsque je vivais à Leipzig (entre 1993 et 1995), les travaux n'avaient pas encore été entrepris pour faire ressortir ces canaux des entrailles de la ville. En lisant Claudia Rusch, j'aurais presque eu envie de sauter dans ma voiture et de retourner en ex-RDA, terre qui me paraissait pourtant bien hostile parfois quand j'y vivais et qui, aujourd'hui, m'émeut tant : là-bas, à huit cents kilomètres, dort un pan de ma jeunesse. Là-bas, à huit cents kilomètres, on a su redresser la tête après l'avoir baissée tant de fois. On a su mener une révolution pacifique qui a conduit à la chute du mur de Berlin. Là-bas, comme disait ma correspondante bavaroise, c'est l'Allemagne quand même. Et c'est une Allemagne que j'aime, au moins tout autant que l'autre. Pas foncièrement différente de l'Ouest, pas totalement similaire non plus. Mais l'Allemagne. Avec tout ce que ce pays implique de douceur pour moi.

     

     

    *jeu de mots mélangeant Nostalgie et Ost, désignant l'Est.

  • Die Nacht, die Lichter, Clemens MEYER

    Peut-être avez-vous vu le film Une valse dans les allées, tiré de la nouvelle In den Gängen, de Clemens Meyer ? Moi oui. Depuis, l'idée de lire cet écrivain me titillait. Je voulais savoir comment une nouvelle avait pu donner naissance à un film quand même relativement long. Je viens de terminer In den Gängen et j'ai un bout d'explication : là où le film montre, le livre ne fait que suggérer. C'est assez formidable : on sent que Clemens Meyer parie sur la sagacité de son lecteur, on devine qu'il compte sur sa capacité à démêler les sentiments des uns et des autres, ce qui les pousse les uns vers les autres, ce qui les éloigne irrémédiablement. C'est beau, percutant, sans fioriture aucune. La langue est quotidienne, sans apprêt, et pourtant, elle crée à elle seule des ambiances dont le lecteur ne parvient pas de sitôt à se dégager.

    Dans la foulée, j'ai lu, dans le même recueil, les nouvelles Die Nacht, die Lichter et Der kleine Tod. Même atmosphère un peu perturbante. Beaucoup de choses se jouent dans la pénombre. Quelle histoire lie les deux protagonistes de Die Nacht, die Lichter ? On ne le saura pas exactement. Il y a sans doute eu de l'amour entre eux, des années auparavant, mais tout cela reste flou, on ne peut que supputer. Seules quelques phrases brisent légèrement l'énigme. Et encore, on n'est sûr de rien. Pourtant, cela prend, et on n'a plus envie de lâcher ces êtres entre lesquelles une fêlure s'est nouée. Elle semble penser vie commune, lui n'envisage qu'une chose : la fuite. Une manière subtile de montrer que les désirs des êtres concordent rarement ? Et cette obscurité qui n'en finit pas de nous poursuivre page après page, ne serait-elle pas celle qui habite toute existence ?

    D'après le peu que j'en sais, les personnages de Clemens Meyer aiment à frôler les marges, voire à les côtoyer dans les grandes largeurs. On sent des brisures sous les peaux, peut-être aussi des larmes qui n'ont pas réussi à couler. En lisant Meyer, on pense (enfin plutôt : je pense) à la faune tourmentée qui hante les chansons de Thiéfaine. Et je me sens en territoire familier. Tous ces êtres dont le quotidien est fait de trois fois rien et pour qui, parfois, une lumière s'allume tout de même (dans le regard de l'autre, dans un moment d'absence ou, à l'inverse, d'intense présence au monde), ne sont-ils pas un peu nous ?

  • Il peso della farfalla, Erri de Luca

    Novembre. Un paysage de montagne et de gerçures tracées par le gel qui vient d'arriver. Un chasseur, un taiseux comme il en naît parfois dans le silence obstiné des campagnes. Il sent que sa fin est proche, les fatigues qui pèsent soudain sur ses épaules ne le trompent pas. Il a cru autrefois en une possible révolution, puis celle-ci s'est révélée inatteignable. Il a aimé. Des corps, des instants, des saveurs. Peut-être une femme. À qui il n'a pas su dire avec des mots qui il était, préférant toujours lui conter l'inénarrable à travers son harmonica. Cette fois, les notes de musique se dispersent dans les airs, il n'en restera rien. On voit cet homme observer des enfants à la sortie d'une école, il comprend que ce sont eux qui vont désormais assurer la relève. Prendre sa place en somme. Déjà, son harmonica se fait plus discret. L'homme sent que « la vie sans lui est déjà en chemin ».

     

    En parallèle, le déclin d'un roi : celui du chamois que l'homme a fait orphelin des années auparavant. L'animal sent lui aussi sa fin venir. Elle s'avance en lui, il la touche du bout de ses sabots affaiblis, moins assurés que par le passé. Il regarde ceux sur qui il a régné vingt années durant. Il n'est plus que fragilité.

     

    Dans un récit serré (soixante pages seulement, d'une densité incroyable), Erri de Luca mène de front deux narrations, passant régulièrement de l'homme à l'animal, et inversement, jusqu'à l'instant final qui les rapprochera. Je n'en dis pas davantage. Une chose est sûre : ce livre est pure merveille. Erri de Luca fait une description sensuelle de la nature et du ciel, toujours au-dessus d'elle, la livrant tantôt à ses caprices impitoyables, tantôt à ses largesses. Alors que la mort approche pareillement pour le chamois et le chasseur, on sent la vie palpiter à chaque ligne, et la langue italienne y est pour beaucoup. Une grâce indicible bourgeonne dans des mots comme « ruscello » (le ruisseau), « sorgente » (la source), ou encore « ghiaccio » (la glace). Si l'on peut, donc, il vaut mieux lire ce livre dans son incomparable jus d'origine, où tout est chant : les « r » roulés s'apparentent au roucoulement des torrents de montagne, les mots en leurs courbes infiniment féminines ont quelque chose du tracé des montagnes et des collines (je pense à un verbe comme « sfracellare », qui signifie broyer, ou encore « la smorfia », la grimace).

     

    Erri de Luca se fait philosophe ici. Mais philosophe tout en dépouillement, sans grands discours. Qui, de l'homme ou de l'animal, peut prétendre à la grandeur ? Comment serait le monde s'il n'était pas soumis aux absurdes assauts de l'homme ? Et lui, l'homme, que serait-il sans ce qu'il accomplit, et sans ce qu'il anéantit ? Autant de questions subtilement posées au lecteur. On referme le livre avec la certitude qu'on le portera longtemps en soi, peut-être même toujours. Qu'il pèsera, quelque part, sans doute dans les replis de notre cœur, son poids de papillon. Et ce n'est pas rien !