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Le serre-livres - Page 14

  • Dimanche de décembre...

    Partir … pour avoir le plaisir de revenir. Et, plus précisément, partir sous une pluie glaciale pour avoir le plaisir de revenir à la maison, au coin du feu.

    En quelques minutes de marche, poser son regard sur tout ce qui passe à la portée de celui-ci : un vieil arrosoir abandonné au fond d'un jardin détrempé par les trombes d'eau qui se sont abattues sur lui dernièrement, un banc esseulé qui ne servira plus avant belle lurette, un terrain de boules tout pareillement esseulé et dont l'utilisation est tout pareillement remise aux calendes grecques. Et, plus loin, apercevoir un vieux cadenas sur une grille rouillée qui ferme une cour où plus personne ne va. La maison située près de cette même cour est à l'abandon depuis la mort de son propriétaire. Se dire : « Mais à quoi bon s'enfermer ainsi, se barricader de toutes ses forces si c'est pour finir par ne laisser au monde qu'une absence ? »... Se demander pourquoi, en tous temps et en tous lieux, l'homme éprouve le besoin d'écrire partout où il le peut : « Propriété privée. Défense d'entrer ». Pense-t-il réellement que la moindre parcelle de cette Terrre puisse lui appartenir ? Moi qui suis en pleine lecture de Montaigne, je ris doucement en pensant à ces lignes découvertes hier : « Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette notre allégresse est en butte à la mort, et de combien de prises elle la menace ». Je pense également à cette autre phrase, de Montaigne toujours, qui m'accompagne depuis plus de vingt ans : « Si haut que l'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul ». Bref, ce que c'est que de nous : trois fois rien entre deux silences...

    Ces lieux abandonnés, ces objets sans plus d'objet et le vieux sage nous disent tous à leur manière que les saisons passent vite. Celles d'une année, celles d'une vie. Comme il est court, le temps qui s'écoule entre le jour où l'arrosoir sert à imbiber les fleurs assoiffées sous la crampe du soleil et celui où on le relègue au fond du jardin ! Comme sont vaines nos gesticulations, et incongrus nos instincts de propriétaires !

    Heureusement, cher Montaigne, et avec tout le respect que je te dois, il est également des heures où nous, les hommes, ne pensons pas à notre mortelle condition. En avoir sempiternellement conscience nous rendrait fous sans doute. L'extrême inverse entraîne tout autant de dégâts, sinon plus : ne jamais penser à notre finitude fait monter à la tête toutes sortes de dangereuses griseries ! Il est peut-être bon de trouver le juste milieu entre ces deux pôles.

     

    Le plaisir qu'il y a à avoir regagné ses pénates après une promenade sous la pluie ? C'est qu'on peut la regarder tomber sans plus la craindre !

    Pour le reste, eh bien, c'est un beau dimanche, un peu mélancolique. Un dimanche boueux de décembre, quoi...

     

     

    Ici même, peut-être bientôt une note consacrée à une de mes lectures, qui sait ?

  • Der Atem. Eine Entscheidung, un livre de Thomas Bernhard

    Thomas Bernhard vient d'une langue où les phrases, quand elles s'étirent, le font jusqu'au vertige. Qu'une subordonnée vienne à apparaître dans ces longues sinuosités, et voilà que le verbe conjugué, généralement porteur de l'information essentielle et donc indispensable à toute compréhension, se retrouve en fin de cortège. C'est au lecteur de prendre soin du texte qui lui est confié en lui accordant une attention sans faille. Les récits de Thomas Bernhard, en tout cas ceux que je connais, sont plutôt concis. Cette concision tranche avec la densité des phrases, où s'engouffrent des méandres. Je viens de lire Der Atem. Eine Entscheidung, traduit en français sous le titre suivant : Le souffle. Une décision. C'est un récit d'une puissance extraordinaire. Alors qu'il n'a que dix-huit ans, Bernhard tombe malade et doit être hospitalisé. Il se retrouve dans l'hôpital d'où son grand-père maternel, figure de référence dans sa vie, vient de sortir. Les médecins pensent que le jeune homme est perdu. Son univers se resserre autour de sa chambre et de son corps qu'il ne parvient plus à maîtriser. Son grand-père, qui vient le voir quotidiennement, lui répète que c'est l'esprit qui domine le corps, et non l'inverse. Fort des leçons dispensées par le vieil homme, animé aussi, très certainement, d'un courage dont il n'est jamais fait mention, Thomas Bernhard opte pour la vie, envers et contre tout (d'où le sous-titre, Eine Entscheidung). Autour de lui, des êtres meurent. Celui-là s'effondre subitement dans une baignoire ; c'est une mort non précédée de l'acte de mourir, écrit l'auteur, une mort enviable. Cet autre agonise longuement. Depuis sa chambre, le garçon malade perçoit des râles, pressent d'ultimes soupirs.

    Un jour, subitement, le grand-père ne vient plus. Aux questions inquiètes que pose le jeune homme, sa famille oppose systématiquement un silence embarrassé. Il n'insiste pas, mais se dira après coup (une fois qu'il aura appris la mort de son grand-père dans les pages d'un journal local disponible à l'hôpital), qu'il aurait dû se douter de quelque chose. La dernière entrevue qu'il a eue avec ce grand-père tant aimé demeurera à jamais entachée d'une meurtrissure : au moment de quitter son petit-fils, le vieil homme lui lance de loin des mots incompréhensibles, qui demeureront éternellement un mystère. Aux méandres des phrases, correspondent ceux qui compliquent les relations humaines : non-dits, échos brisés, gestes retenus, mots perdus.

    Le jeune homme que fut Thomas Bernhard ne fut pas trahi par son « homologue » adulte : chez l'un comme chez l'autre, on sent la même haine des pièges sociaux en tous genres, la même révolte à l'idée de devoir se définir à travers un métier. La seule aspiration acceptable est, dixit l'écrivain autrichien, celle qui consiste à vouloir être soi, loin des carcans que la société veut imposer aux individus. Et comme est belle cette phrase qui dit le désir de devenir soi-même, et soi-même uniquement : « Ich hatte überhaupt nichts werden und natürlich niemals ein Beruf werden wollen, ich hatte immer nur ich werden wollen » !

    Ce petit récit est destiné, je crois, à s'imprimer durablement en qui le lit. Les réflexions sur la maladie, la mort et la vie s'entremêlent sans cesse, d'un bout à l'autre de ces 124 pages. On ne sort pas indemne de cette lecture, mais n'est-ce pas là ce que l'on demande à tout livre, une étreinte dont il restera toujours quelque chose ?

  • Avec toutes mes sympathies, un livre d'Olivia de Lamberterie

    Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé les livres. À huit ans, après avoir lu les Contes bleus du chat perché de Marcel Aymé, j'avais orné le livre, sacré à mes yeux, de commentaires de gratitude. « Je remercie Marcel Aymé pour ses contes ». « Ce livre était très beau, merci maman, merci Marcel Aymé ». C'est marrant, d'ailleurs, cette idée que j'avais eue de remercier ma mère. Non pas qu'elle eût coécrit le bouquin (encore que, sait-on jamais à quoi nos proches occupent leurs heures perdues ?!), mais simplement parce qu'elle me l'avait offert ! Je me souviens des moments magiques passés en compagnie des Contes bleus, je me souviens même de la tristesse qui m'avait traversé le cœur au moment où j'avais lu la dernière phrase du livre.

    Il me semble que mon rapport à la littérature n'a jamais changé. Après chaque lecture qui me fiche à terre, je voudrais remercier l'écrivain qui a provoqué ce bouleversement ou déclenché une révélation. Quand un livre me happe littéralement, je rechigne à le quitter. Je voudrais prolonger le tête-à-tête, maintenir l'enchantement à son plus haut degré.

    Dernièrement, c'est Olivia de Lamberterie que j'aurais aimé pouvoir remercier. Son livre, Avec toutes mes sympathies, traite d'un sujet grave : le suicide de son frère, Alexandre. Cet homme avait, semble-t-il, tout pour être heureux. La « façade », en tout cas, était clean : une femme et des enfants aimants, une situation plutôt confortable. Mais Alexandre était dépressif, il ne pouvait s'entendre avec la vie, avec les crasses dont elle est capable. Son mal était profond, sans appel et sans espoir. Plusieurs tentatives de suicide avaient inquiété son entourage. Et puis, un jour, un saut fatal dans le vide...

    Pour les proches, vivre une telle perte, c'est se demander soudain comment, jour après jour, mettre un pied devant l'autre. Se prendre en pleine face toute la vacuité du monde. Olivia de Lamberterie pose des mots simples sur des douleurs complexes. Elle n'émet jamais de jugement, elle recolle les morceaux d'une existence fracassée. En la lisant, j'ai compris bien des choses, et notamment pourquoi l'on peut (comme moi avec ma mère) refuser de faire le deuil de quelqu'un. D'abord, et là c'est mon petit commentaire personnel, cette expression est horrible, elle suscite en moi des images de chasse d'eau. Ensuite, ras-le-bol de cette société qui nous dicte comment on devrait boire, manger, penser, baiser et enterrer nos morts sous une dalle en béton au fond du jardin, et ciao, n'en parlons plus. « Comment ? Cela fait dix ans que ta mère n'est plus de ce monde et tu n'as pas fait ton deuil ? ». Mais je t'emmerde, si tu savais ! Je n'ai pas fait mon deuil parce que, comme Olivia de Lamberterie l'écrit si bien, cela équivaudrait à faire le deuil de moi-même. Alors pas encore, laissez-moi du temps. Je crois que je n'en aurai de toute façon jamais fini avec ce deuil impossible et jamais fini non plus avec cette société qui voudrait nous empêcher de chialer en rond. Des guides de mieux-vivre, je t'en foutrais, moi ! On a le droit aussi de voir, à l'instar d'un certain HFT, que la vie c'est pas du bubble-gum...

    En tout cas, avec toute ma sympathie, je voudrais, comme la petite fille d'autrefois, écrire très simplement : merci Olivia de Lamberterie !