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Le serre-livres - Page 16

  • Le Désert des Tartares

    Lorsque Giovanni Drogo, qui a choisi la carrière des armes, se voit nommé au fort Bastiani, en plein milieu du Désert des Tartares, il pense qu'il n'y restera pas longtemps. Il espère y passer quatre mois tout au plus. Dès le début, l'atmosphère qui règne là l'étouffe et l'oppresse. Il n'a qu'un désir : fuir à toutes jambes. Pourtant, lors d'une première visite médicale censée pouvoir lui permettre d'obtenir une mutation, Drogo refuse de partir. Sans le savoir, il est déjà prisonnier, piégé par ce que Buzzati appelle la « torpeur des habitudes » et « l'amour domestique pour les murs quotidiens ». Il est enfermé dans l'espoir d'hypothétiques batailles contre d'éventuels ennemis venus du Nord, persuadé que quelque chose de grand viendra forcément, ici même, transformer son destin. Le temps passe, rien ne se passe. Un jour, au cours d'une permission, Drogo revoit sa mère et un amour de jeunesse, mais un abîme d'incommunicabilité le sépare désormais de ces deux fantômes du passé. Dépité, il s'en retourne au fort Bastiani et ne le quittera plus. Jusqu'au bout, il espérera que le Désert des Tartares s'animera et deviendra le théâtre d'un combat qui, lui octroyant la gloire, rachètera du même coup l'ennui de sa vie entière.

    Le roman de Buzzati est terrible parce qu'il fournit des réponses impitoyables aux questions qu'il pose : vivre, n'est-ce pas toujours manquer sa cible de peu ? N'est-ce pas pourchasser des ombres, étreindre des chimères ? N'est-ce pas se tromper de lieu, se tromper de destinée, souffrir jusqu'à la fin d'un sentiment d'incomplétude ? N'est-ce pas s'attacher à l'enfer, s'engoncer en dépit du bon sens dans des habitudes ronronnantes qui n'ont qu'un seul mérite, celui d'offrir un sol stable et rassurant à nos pas ?

    Tout cela me ramène à Thiéfaine (parce que tout me ramène à Thiéfaine, immanquablement) et à son constat sans appel : « J'ai broyé mon propre horizon ». L'œuvre de Dino Buzzati, magnifique, désespérée, ne raconte pas autre chose. Elle dit que l'homme n'a pas son pareil pour se construire ses propres enfermements et aveuglements, elle dit le temps qui passe comme une bourrasque sur une multitude d'occasions manquées, elle nous dit que nos quêtes sont vaines et notre condition labyrinthique, dépourvue de toute issue de secours. Rien de très gai, j'en conviens. Pourtant, il me semble que l'on peut également interpréter les livres de Buzzati comme autant de célébrations du courage humain : jeté au cœur du chaos, et malgré tous les vents contraires qui entravent sa marche, l'homme continue presque toujours à espérer. N'est-ce pas là sa grandeur, sa folie et sa force ?

  • Souvenirs d'enfance de Marcel PAGNOL

    J'ai relu dernièrement les Souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol, ceux qui m'avaient tant fait vibrer quand j'étais adolescente et dont j'avais fini, au fil des années, par oublier l'ordre, faute de fréquentation assidue avec eux. Il était grand temps de réparer cette négligence ! Un soir de début février, je cherchais, dans ma bibliothèque, le prochain livre à lire. Et je retombai sur les Pagnol tant aimés. Je lus quelques pages de La gloire de mon père, puis quelques pages en firent soudain soixante, l'air de rien. Je fus de nouveau happée par ce récit, comme je l'avais été à l'adolescence. Très vite, les retrouvailles quotidiennes avec Pagnol devinrent le moment que j'attendais entre tous. « Vivement que la journée de boulot s'achève, que je puisse retrouver mon livre ! », pensais-je tous les matins. C'était mon rendez-vous journalier, presque clandestin, avec les senteurs provençales et les souvenirs de Marcel ! À peine avais-je fini un de ces livres que je me précipitais sur le suivant, assoiffée, éblouie, impatiente ! Et comme ça durant presque tout le mois de février, jusqu'au dernier récit, Le temps des amours. Je redécouvris avec joie la limpidité inimitable du style de Pagnol. Pas un mot de trop, pas un seul de travers, pas un plus haut que l'autre. Tout semble tracé au cordeau avec un naturel de haute volée. Les analyses psychologiques sont esquissées presque en passant, comme si de rien n'était, mais elles sont bel et bien là, profondes et parfois déchirantes. Des personnages hauts en couleur viennent à notre rencontre, et d'abord les parents du petit Marcel, et Marcel lui-même. Il y a aussi l'oncle Jules, Lili, Isabelle, Clémentine, Lagneau un peu plus tard, monsieur Sylvain, certains enseignants. La plume de Pagnol leur rend vie et voix. C'est quelque chose qui me bouleverse toujours en littérature, cette espèce de transhumance des morts qui reviennent sur des lieux qu'ils ont désertés depuis bien longtemps. On les imagine ici et là, on les accompagne alors qu'ils ne sont plus. Ils finissent par nous accompagner à leur tour. Une fois refermé Le temps des amours, je me suis sentie orpheline, un peu perdue. Durant tout le temps qu'a duré ma lecture, plus précisément ma relecture, quelque chose me portait. Et je me revoyais, adolescente, lisant avec la même avidité qu'aujourd'hui cette splendide tétralogie. Je trouve qu'il est formidable de la relire trente ans plus tard. L'expérience de ce que Pagnol appelait « la vie des hommes » (« quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins ») confère à cette relecture une gravité qui était absente autrefois. Les impressions s'entremêlent et s'entrechoquent, on se retrouve plongé dans un passé qui n'est plus, celui de Pagnol, mais aussi le sien, unique bien qu'ordinaire. Comme c'est étrange de se sentir à la fois adolescent et tellement adulte, trop adulte déjà !

  • Mémoires d'outre-tombe

    Connaissez-vous ce plaisir : on ouvre un livre et, dès les premières lignes, on sent qu'il a quelque chose de puissant à nous dire, qu'il est fait pour nous, qu'une part de nous l'attendait depuis très longtemps ? Cela m'est arrivé plus d'une fois dans ma vie de lectrice, et l'on aurait tort de croire que dans ce domaine, une longue expérience empêche le renouvellement ! C'est tout le contraire, me semble-t-il : à mesure que les années défilent, l'œil s'aiguise davantage et est plus à même de percevoir rapidement ce qui nourrira intérieurement son homme. Trêve de bavardages, j'en viens à mon sujet : Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand. Lorsque j'étais adolescente, je pris l'habitude de tenir des petits carnets dans lesquels je recopiais scrupuleusement des passages entiers de livres. Cela m'occupait parfois pendant des heures. Vers l'âge de quinze ans, je fis l'acquisition d'un dictionnaire de citations. On y trouvait foison de belles phrases, classées par auteurs. Je m'en régalais. Chateaubriand faisait partie des écrivains dont les mots recevaient de ma part le plus d'accolades. Ces mots finissaient presque systématiquement dans un desdits carnets. Plus tard, je lus René et Atala. Sans en tirer la joie escomptée, il faut bien l'avouer. Plus tard encore, j'entendis souvent parler des Mémoires d'outre-tombe, mais je n'osais pas m'approcher de ce monument. Pour tout dire, il m'intimidait. Et puis voilà qu'en juin 2017, je trouvai une partie de ces Mémoires dans le bac « Servez-vous » d'une médiathèque. J'emportai l'ouvrage. Et le laissai dormir durant un an et demi dans une de mes bibliothèques. Il y a quelques jours, cherchant un livre à commencer, j'ouvris Mémoires d'outre-tombe. Et je fus littéralement happée. Quelques pages suffirent à me faire saisir l'ampleur du phénomène qui venait à moi : ce bonheur qu'il y a à s'immerger totalement dans une œuvre, à en être comme badigeonné, à la porter en soi alors même qu'on vient de la quitter, à sentir qu'elle, elle ne nous quitte pas. Qu'il y a désormais entre elle et nous un lien profond, étrange tissage dont on ne saurait dire de quoi il est fait précisément. Phrases qui font sens en nous dès la première lecture et réveillent des immensités. Assemblages de mots dont la perfection nous porte au plus haut degré de nous-même.

    Qu'est-ce qui me bouleverse tant chez Chateaubriand ? La langue tout d'abord : simple, élégante, raffinée. À mi-chemin entre l'emphase et le dépouillement. C'est en tout cas comme ça qu'elle m'apparaît. Ensuite, cette mélancolie poignante, si proche selon moi de celle de Lamartine. Chateaubriand aurait pu écrire lui aussi « Je ne veux pas d'un monde où tout change, où tout passe ». L'écriture comme une manière de lutter contre le mouvement perpétuel qui amène également un vide perpétuel, ou plutôt un « remplissage » chaque jour différent, propre à nous faire sentir sans cesse notre fragilité.

    Autre force encore de ces Mémoires : les descriptions de certains paysages bretons, cette faculté qu'a la plume d'en suggérer tour à tour la rudesse, la douceur, la magie. Les tourments de l'auteur semblent l'écho des tempêtes qui affligent régulièrement la mer. On sent qu'il y a adéquation absolue entre l'écrivain et sa contrée natale. Il en porte les brumes, les bourrasques et le génie !

    Une frustration tout de même : dans le bac « Servez-vous », il n'y avait que les livres I à III des Mémoires d'outre-tombe, et il ne me reste plus que quelques pages à lire. Que faire, sachant que je n'en possède pas la suite ? Foncer l'acheter aujourd'hui encore, sans doute !