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Le serre-livres - Page 13

  • Thomas Bernhard, le bougon attachant

    Qu'on se le dise : l'écrivain autrichien Thomas Bernhard n'a jamais décoléré. Il me semble, pour ce que j'en connais, que son œuvre forme un seul et même brûlot. Jusqu'à maintenant, j'ai lu essentiellement les récits autobiographiques que nous a laissés cet auteur trop tôt disparu. Ma découverte remonte à septembre 2019. Là, claque phénoménale, impression d'avoir à rattraper des décennies de négligence. Comment, alors que la littérature germanophone me passionne, ai-je pu passer à côté d'un tel monument ? La faute à pas de chance, déjà : à la fac, jamais on ne m'a fait étudier l'enragé ! Quand j'habitais en Allemagne, j'ai bien tenté, par moi-même, de me plonger dans deux de ses livres. Peine perdue. Je me sentis vite piégée par les longues phrases de l'auteur. À peine en commençais-je une que je me demandais où elle allait finir, et plus d'une fois je fus découragée par l'écheveau kilométrique auquel se cognaient mes neurones. Je fis un essai, puis encore un autre, et décidai finalement que Bernhard n'était pas pour moi. Quand l'heure d'une rencontre n'a pas sonné, inutile d'insister. Pendant des années, les deux livres de Thomas Bernhard que j'avais en ma possession affichèrent une scandaleuse inutilité sur les rayons d'une bibliothèque pleine à craquer. De temps à autre, je regardais les deux bouquins, comme ça, en passant, en me disant surtout que tant pis...

    Septembre 2019 : Livre sur la Place, Nancy. L'auteure Sarah Chiche évoque son admiration pour l'œuvre de Thomas Bernhard. Et là, sursaut de mauvaise conscience : bon sang, qu'ai-je fait durant toutes ces années ? Pourquoi ai-je relégué les deux ouvrages au dortoir ? Ni une, ni deux, je décide d'en entamer un. Je commence par Der Atem. Eine Entscheidung. Une révélation. Les immenses plages de phrases où le souffle se perd se mettent à me parler, miraculeusement. Je ne veux pas en perdre une miette. Dieu sait si une subordonnée, en allemand, ça peut être complexe, avec son verbe, noyau d'or du message, trônant tel un roi en fin de phrase. C'est qu'il se fait prier, le coquin, pour délivrer son secret. Un moment d'inattention et c'est foutu, il faut relire l'ensemble … qui, chez Bernhard, démarre environ trente lignes plus haut ! Qu'à cela ne tienne : je m'obstine. Je sens qu'il y a là des trésors qui sont faits pour moi, maintenant, tout de suite, urgemment. Une pensée riche et dense s'offre à ma frénésie : celle d'un écrivain ayant navigué en dehors de toutes les normes. Je constate également (cela saute aux yeux, en fait) que cette pensée fonctionne par longs ressassements, d'où les dédales et les méandres. Ainsi que les détours ... qui nous ramènent toujours au même endroit : là où demeurent tapies les obsessions de l'écrivain. Et elles sont légion. Ce n'est pas Die Ursache. Eine Andeutung, que je viens de refermer, qui me convaincra du contraire. Le livre s'ouvre, comme souvent avec Bernhard, sur un pavé dans la mare : là, il dézingue Salzbourg la trop altière sur le sol de laquelle pousse la mort (Todesboden revient plusieurs fois sous la plume de notre énervé). Cette ville renferme selon lui ce que l'Autriche a de plus étriqué. On comprendra aisément pourquoi Bernhard ne fut pas toujours - c'est le moins que l'on puisse dire à propos de cet anticlérical féroce - en odeur de sainteté dans son pays. Plus loin, il est question de l'école et des internats où fermentent les corps adolescents. Et de cette tristesse que l'on trimbale, fardeau sur les épaules, quand il s'agit de retourner à une besogne que l'on accomplit sans entrain (en l'occurrence celle d'écolier).

    Tout cela n'est pas très joyeux. Il faut dire que Thomas Bernhard ne fut pas un enfant heureux. Il ne trouvait sa place nulle part, ni dans sa famille (la mystérieuse disparition de son père jeta à jamais une ombre sur sa vie), ni dans le monde, à la fois trop vaste et trop étroit. C'était un insubordonné de naissance, qui ne tolérait aucun carcan. Il me semble qu'il s'est employé, de la première à la dernière ligne de son œuvre, à démonter tous les asservissements, de quelque nature qu'ils fussent. Thomas Bernhard ou le REFUS sous toutes ses formes !

  • Souvenirs dormants, de Patrick Modiano

    Je n'ai pas lu beaucoup de livres de Modiano, mais je crois savoir que tous laissent la même impression étrange. Sans doute parce qu'on y effleure, avant de les perdre, des êtres fantomatiques dont le passé est souvent trouble et l'avenir flou, sans doute parce que c'est toujours la même petite musique mélancolique qui s'engouffre dans le labyrinthe des rues d'un Paris disparu. Sans doute aussi parce que l'on garde ce lancinant refrain à l'intérieur de soi longtemps après avoir refermé le livre. Les pages regorgent de mystères non résolus, ressassés jusqu'à l'obsession.

    Souvenirs dormants s'inscrit dans la même lignée. On y croise des individus dont le narrateur sait peu de choses, ou, pour le dire autrement, ignore à peu près tout. Il nous livre des bribes de leur histoire, mais toujours le puzzle demeure incomplet. Ce que l'on saura le mieux, au bout du compte, se résume à quelques données presque abstraites : nom, prénom, adresse, lieux fréquentés à un moment de leur existence. Puis ils disparaîtront « sous une légère couche de neige et d'oubli ». Certains ressurgiront peut-être, au détour d'une rue, de façon fugace. Étrangement, c'est cette fugacité qui leur donnera une consistance, leur imprimant sur le front un peu d'éternité.

    Les livres de Modiano posent des questions auxquelles ils ne répondent pas. En cela, ils rejoignent tous, me semble-t-il, les hésitations du narrateur de Souvenirs dormants, toujours à deux doigts de demander des précisions mais ne le faisant pas.

    On peut voir dans cet inachèvement la mélancolique ritournelle de toute existence : combien de mystères non élucidés y surnagent, combien d'êtres croisent notre chemin pour n'y déposer, avant de disparaître, qu'une frêle écume dont il nous appartiendra ensuite de la noyer dans l'oubli ou de la faire croître indéfiniment !

    Convoquant ici quelques souvenirs enfouis, le narrateur (Modiano lui-même ?) cherche à reconstituer une histoire qui lui échappe : la sienne. Un petit bijou que ce livre, dont on ressort ébranlé tant il suggère (plus qu'il ne dit) l'incomplétude de toute vie.

  • La nuit du cœur, de Christian BOBIN

    Ceci n'est pas un récit de voyage, et pourtant... Pourtant, cela vous a des allures de grand large et d'horizons ouverts à tous les vents ! Le point de départ, c'est l'abbaye de Conques, en face de laquelle l'auteur est amené à dormir par une nuit d'été. Une rencontre a lieu. Elles ne sont pas légion, si l'on en croit Bobin. Et on veut bien le croire car, à le lire et le relire, on a fini par comprendre qu'il avait quelque chose d'un sage. De la plus belle espèce qui soit au demeurant : un sage qui s'ignore. L'étiquette ne lui plairait sans doute pas, lui qui traverse cette vie avec la dégaine d'un joyeux siffloteur ! Mais qu'on n'aille pas s'y méprendre : cette légèreté n'exclut pas une certaine gravité. Et même une gravité certaine. Ce livre en est une preuve de plus. Il retrace la rencontre d'un homme (d'un poète, devrais-je dire) avec un lieu, et ce dernier finit par cristalliser en son centre de silence les présences et les lumières, mais aussi et peut-être surtout les absences et les ombres. En découle une impression de clair-obscur qui nous promène d'une page à l'autre, nous faisant passer successivement d'une étincelle à un coin de ténèbre, d'un coin de ténèbre à une étincelle. Les morts imposent soudain leur présence, et notamment G., l'amour trop tôt disparu, ainsi que le père de l'auteur. Des souvenirs reviennent, surgissant un peu comme se dresse l'abbaye de Conques.

    Ceci n'est pas un récit de voyage, écrivais-je plus haut, et pourtant La nuit du cœur invite à voyager en soi. Cela pourrait être un petit bréviaire, un compagnon de route pour toutes saisons. On viendrait y picorer çà et là quelques phrases à enfouir en soi comme autant de trésors, et à siroter longuement. Ceci, par exemple : « Une violette dans un sous-bois. L'éclat de son silence. On reconnaît l'amour à ce qui le menace et tout le menace ». Ou bien encore : « Le brouillard comme une preuve de nos aveuglements : vous raisonnez, vous bâtissez mais rien de ce que vous faites ne durera plus que cette confusion passagère de l'air et de l'eau ».

    La nuit du cœur ou comment y semer, en cette nuit, quantité de lucioles destinées à l'éclairer...