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Le serre-livres - Page 15

  • Fugitive parce que reine, de Violaine Huisman

    "Il faut pardonner à ses parents si l'on veut pouvoir porter sur eux un regard plus précis". Violaine HUISMAN

     

    Voilà le portrait d'une femme tour à tour solaire et enténébrée ou étant parfois les deux à la fois, dans un grand foutoir généralisé. Sa vie démarre, comme l'écrit sa fille, Violaine Huisman, sous le signe de la déchirure. À croire qu'elle est de ceux que l'on pourrait ranger du côté de Verlaine, c'est-à-dire de ceux qui reçurent « bonne part de malheur et bonne part de bile ». Comment se répare-t-on d'une blessure originelle qui ne cesse de nous matraquer ? Peut-on s'en délivrer totalement, notamment quand d'autres viennent, par la suite, l'alourdir ? Née d'un viol, Catherine Cremnitz se construira comme elle pourra sur le gril d'un destin chahuté. Elle cherchera son identité et sa raison d'être dans toutes sortes de vertiges : l'alcool, les médicaments, les projets dont la loufoquerie extrême ne les empêchera pourtant pas d'aboutir (un réel tour de force), l'amour aussi. L'amour qui la fracassera bien souvent. Mais il en est un qui lui deviendra planche de salut et raison de vivre : l'amour maternel. C'est comme un grand souffle qui viendrait faire une trouée d'espoir sur une vitre embuée et dévoilerait un horizon par-delà le brouillard. Les deux filles de Catherine, Elsa et Violaine, naissent à deux ans d'intervalle. Elles grandissent dans le chaos et semblent l'accepter. Jamais elles ne jugent leur mère qui déraille un peu, beaucoup, à la folie. Elles s'habituent aux montagnes russes qui font le tissu de leur enfance. Tantôt leur mère leur fait des déclarations d'amour tonitruantes, tantôt elle les traite de connasses ou de salopes, et pourtant aucun nom d'oiseau ne vient entamer la certitude qu'ont les deux filles d'être aimées. Et puis c'est comme si un accord tacite s'était installé dans les relations de ce petit monde : les filles aident leur mère à rester en vie, tout simplement. Cela leur confère une autre certitude : celle de détenir un « pouvoir fantastique ». Jusqu'au jour où tout s'effondre, où Catherine se retire sur la pointe des pieds, ses beaux pieds de ballerine qui auront finalement si peu servi à la faire danser (une vocation fauchée en plein vol), jusqu'au jour où elle décide qu'elle en a assez, qu'elle a « assez donné ». Assez donné à tant d'autres qui n'ont fait que prendre et meurtrir, assez donné à une vie jamais à la hauteur des rêves qu'elle a suscités.

     

    Fugitive parce que reine, c'est un livre qui ressemble à la femme qu'il célèbre : il est tour à tour solaire et enténébré, parfois les deux à la fois, et toujours porté par un style flamboyant. Un grand moment de lecture. Bien sûr, en tant que lecteur, on retiendra le côté tragique de cette existence jetée à toute allure sur des flots agités, mais on pourra également admirer l'audace et la vivacité d'une femme ayant explosé tous les cadres, toutes les normes, et ayant ainsi donné à ses filles le courage de ne jamais se ramollir dans la banalité !

  • Je me promets d'éclatantes revanches, un livre de Valentine GOBY

    Le soleil est facétieux aujourd'hui : tantôt il nous réchauffe lourdement, tantôt il disparaît derrière une épaisse masse de nuages. Cette alternance d'ombre et de lumière, de fraîcheur et de douceur, me fait penser à la vie en général, et à celle de Charlotte Delbo en particulier. Je viens de refermer le livre que Valentine Goby a consacré à cette femme, et je reste éblouie par tant de grâce : celle qu'engendrèrent les plumes de l'une et de l'autre. Tout au long du livre, les mots de Valentine Goby et ceux de Charlotte Delbo s'entremêlent et se répondent comme en écho.

    Je me promets d'éclatantes revanches est ce que Valentine Goby appelle une lecture intime de Charlotte Delbo. Le titre est issu d'une lettre que Charlotte Delbo écrivit à Louis Jouvet peu après la Seconde Guerre mondiale. Sûr que l'on se souhaite d'éclatantes revanches lorsque l'on a connu la déportation et la perte de l'être aimé (en l'occurrence Georges Dudach, qui sera fusillé en 1942, à l'âge de vingt-huit ans).

    Ces éclatantes revanches, Charlotte Delbo les connut-elle vraiment ? Sans doute, si l'on en croit la substance même de ses écrits, où s'affirme de page en page une préférence pour la vie. Si l'écriture fut pour elle une manière de sauver des voix de camarades entendues à Auschwitz et à Ravensbrück, elle fut aussi ce qui lui permit d'intégrer l'horreur, puis de la dépasser. À Jacques Chancel qui lui disait qu'en écrivant sur ce sujet, Charlotte Delbo s'emprisonnait, celle-ci répondit fermement : « Non ! Non, non, non ! ». L'écriture eut le pouvoir de la placer définitivement du côté de la vie et de l'action.

    Une fois achevée cette lecture, on n'a qu'une envie : se plonger dans l'œuvre de Charlotte Delbo. Pas de doute : Valentine Goby a réussi son pari...

  • Les années faciles, Julien GREEN

    "Instant délicieux, ne t'en va pas, tu es beau parce que tu meurs et que rien dans la suite des temps ne pourra prendre ta place, être absolument comme toi". Julien GREEN

     

    Du jour où je découvris Julien Green, je sus que cet écrivain compterait durablement pour moi. Lorsque j'étais adolescente, la bibliothèque parentale m'était ouverte à volonté comme buffet en pays de cocagne, et je tombai sur un de ses livres qui me sembla d'emblée étrange : Le visionnaire. D'abord, il y avait cette couverture représentant un visage taillé à la serpe :

    Le visionnaire.jpg

     

    Les traits du jeune homme me semblaient graves, presque inquiétants. Derrière lui, des broussailles ; reflets, sans doute, de celles qui l'accaparaient intérieurement. Ensuite, il y avait le titre, on ne peut plus mystérieux. Je ne sais même pas si je connaissais alors la définition du mot « visionnaire ». Je me plongeai dans les abîmes de ce roman et n'en sortis pas tout à fait indemne. Une fois refermé le livre, le mystère n'était pas entièrement levé. Je fus totalement secouée par cette lecture. Plus tard, je lus Adrienne Mesurat, Chaque homme dans sa nuit, L'autre sommeil. Puis, assez récemment, je découvris le Journal de Green. Et m'y trouvai comme en territoire connu. Là encore, je sus immédiatement que cette lecture m'accompagnerait durablement. Aubaine absolue : les volumes du Journal sont légion ! On peut les lire méthodiquement, en respectant la chronologie, mais on peut aussi choisir une découverte plus anarchique, à l'instinct. Dernièrement, j'ai lu Les années faciles (après avoir lu d'autres volumes plus tardifs). C'est un journal qui couvre les années 1926 à 1934. Dès les premières pages, on est saisi par l'acuité des réflexions du jeune écrivain. Alors qu'il est dans ce qu'on appelle la fleur de l'âge, il sent déjà l'éphémère de toute chose, la fugacité du bonheur, les possibles drames. On avance à ses côtés au fil des jours, des mois, des années. On se balade avec lui dans des musées, au théâtre, dans Paris, en Allemagne, aux États-Unis. Et quelque chose d'infiniment doux et subtil nous rend cet homme proche de nous. Parce qu'il ne triche jamais, parce qu'il s'avoue facilement vaincu par les tourments qui l'assaillent, on ne peut que se reconnaître en lui. D'aucuns trouveront peut-être désuètes ou dépourvues d'attraits ses interrogations mystiques. Moi, elles m'ont bouleversée. Je trouve que c'est beau, un homme qui hésite, choisit une direction, puis une autre. Un homme qui se bat contre les faiblesses de la chair. Je crois qu'il n'existe plus beaucoup d'écrivains qui se posent ce genre de questions, alors qu'elles me semblent tout aussi fondamentales que bien d'autres qui occupent actuellement le devant de la scène. Green ne me paraît jamais d'un autre temps. C'est le grand consolateur, c'est l'ami qui comprend nos peines et les soulage. On ne parvient plus à écrire alors que c'est ce qui nous tient debout ? Qu'on lise donc Green ! Il fait du bien parce qu'il couche sur le papier les affres qu'il traverse quand l'écriture ne se donne pas. On ne sait plus si l'on a la foi ? Qu'on lise donc Green ! On se demande, comme dans la chanson, si c'est utile et puis surtout si ça vaut le coup de vivre sa vie ? Qu'on lise donc Green ! On verra que lui aussi arpenta plus d'une fois des tunnels noirs et que son amour de la vie n'en fut pas écorné pour autant.

    Le Journal de Green, c'est tout cela, et plus encore. C'est le tableau d'une époque révolue, ce sont des déambulations et des conversations avec de grands artistes du vingtième siècle, ce sont des inquiétudes qui montent à l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Green fut un homme de son temps et un portraitiste hors pair. Il est, selon moi, toujours très actuel, et c'est bien dommage qu'il soit déjà presque tombé dans l'oubli.