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Le serre-livres - Page 9

  • Sagan encore, ou comment réviser son jugement en cinq leçons, à savoir quatre livres et un film ?!

    Je viens de passer plusieurs jours en compagnie de Françoise Sagan. Je ne connais pas beaucoup de joies plus grandes que celle que procure la rencontre avec un écrivain et son univers. Je parle ici des vrais chocs qui bouleversent durablement. Ceux qui vont soudain nous donner à voir le monde différemment. Nous inviter à le penser en des termes qui seront les nôtres, mâtinés toutefois d'une autre empreinte. Ainsi, je n'oublierai jamais la claque que fut ma rencontre avec l'œuvre de Gary. Aujourd'hui encore, vingt-trois ans plus tard, je ne m'en suis pas tout à fait remise.

    Dernièrement, ce fut à peu près le même enchantement à la lecture de Thomas Bernhard. D'emblée, j'aimai la férocité presque sans point et sans virgule de l'Autrichien. Ses livres sont, tous autant qu'ils sont, des traités d'insoumission. De lui, je retiens pour la vie ce concept de la direction opposée (« die entgegengesetzte Richtung ») : cette idée selon laquelle il est bon de prendre la direction que nul ne s'attend à vous voir emprunter. Aller toujours là où on ne vous imaginerait pas afin d'échapper aux pièges des convenances et des conventions : insoumission, vous dis-je !

    Peu après, dans la série des révélations, il y eut Modiano. Modiano, ses fantômes et ses ombres. Son obstination à redonner corps et voix à des êtres que l'oubli menace d'engloutir. Cette inlassable quête, c'est comme un vertige : on s'y engouffre tout entier à la suite de l'auteur.

    Et puis, plus récemment, voilà que Sagan a refait surface dans ma vie. D'une façon terriblement modianesque, d'ailleurs. Je l'avais reléguée aux oubliettes. Adolescente, je la lisais avec plaisir. Puis je m'en détournai totalement, allant même jusqu'à me débarrasser de ses livres. Vers 25 ans, lire Sagan ne me semblait pas chic du tout (la jeunesse a de ces snobismes...). Le personnage me resta cependant sympathique et je continuai à m'y intéresser. Mais de là à relire ses œuvres, certainement pas ! En juin de cette année, dans une cabane à livres, je tombai sur Un profil perdu. Je me dis que cela pourrait être une lecture d'été rafraîchissante. De celles qui ne pèsent pas trop lourd, ni dans la valise, ni sur l'intellect au repos. Erreur : ce roman n'a rien de léger. L'histoire qu'il raconte (plusieurs en une, en fait) est tout sauf une bluette écervelée. Non. Ici, il est question d'emprise et de détresse. Des carcans dans lesquels l'amour nous coince parfois et des voies de garage sur lesquelles la vie nous largue souvent. Ce livre m'a invitée à revoir mon jugement de fond en comble. Pas si désinvolte que ça, la Sagan. Maniant la langue avec soin, n'ayant pas peur de se colleter avec l'imparfait du subjonctif. Écrivant dans un style dynamique et ambitieux. Dans la foulée, je regardai le film de Diane Kurys, Sagan. Je découvris une femme généreuse et criblée de fêlures (pas étonnant qu'elle sût si bien les décrire). Une « cinglée sublime » ne cerchant pas à dompter sa sauvagerie, mais s'y adonnant plutôt deux fois qu'une. Un jour après avoir vu le film, je fonçai dans une bouquinerie de Metz, dans l'espoir d'y trouver Je ne renie rien, un recueil d'entretiens que Sagan eut avec différents journalistes, entre 1954 et 1992. Là encore, une claque ! Ces conversations nous donnent à voir une femme intelligente, sensible, faisant preuve d'humour et de recul sur elle-même. Les honneurs et tout le tralala ? Un vaste champ de foire d'où on est vite invité à déguerpir ! Sa vie ? Oui, tumultueuse, et alors ?! Elle ne fut pas que cela non plus, sinon comment écrire ? Après Je ne renie rien, j'ai lu Avec mon meilleur souvenir, ainsi que Et toute ma sympathie. Sagan se livre dans ces pages, chose précieuse car rarissime. Elle parle de son enfance, de ses passions (la lecture, le jeu, etc.), ou encore des êtres sublimes et à jamais froissés qu'elle côtoya (Tennessee Williams, Billie Holiday, Orson Welles). Elle évoque son amitié avec Sartre et bien d'autres choses encore. Peu à peu, se dessine l'image d'une femme indocile mais douce, à la fois forte et fragile, très éloignée en somme de ce qu'ont voulu en faire les projecteurs. La désinvolture ? Oui, mais avec une certaine gravité. L'ivresse ? Oui, mais avec une effroyable lucidité !

  • Aimez-vous Sagan...

    Il arrive que le mythe qui colle à la peau de certains artistes desserve totalement leur œuvre. Prenez Sagan, par exemple. Interrogés à son sujet, beaucoup vous parleront de bolides flamboyants, d'alcool, de drogue, de nuits sauvages. Et omettront d'évoquer l'essentiel : ses romans ! Le hasard (ou était-ce autre chose ?) a voulu qu'en juin, dans une cabane à livres, je tombe sur Un profil perdu. « Tiens, me suis-je dit, Sagan ! Je ne l'ai pas lue depuis mes quinze ans, cela peut être une lecture d'été sympa ».

    J'ai mis le livre dans mes bagages avant de partir pour la Bretagne. Là-bas, un matin, j'ouvre Un profil perdu. Et je redécouvre, tout d'abord, un style. Cette fameuse voix dont on a tant parlé. Tellement présente qu'on dirait que c'est elle qui vous murmure les pages à l'oreille. Sagan en avait parfois marre qu'on lui parle de cette voix. N'empêche qu'elle est là, palpitante sous la plume, et que c'est une grâce. L'écriture est énergique, les mots courent vite, les décors se succèdent, les humeurs et les ambiances aussi. Un profil perdu, c'est l'histoire d'une femme pour qui toute relation devient enfermement et soumission. L'homme avec qui on la trouve au début du roman lui mène une vie infernale et la violente. Celui qui se croit obligé de la sauver de cet enfer la soumet d'une autre façon : grâce à son argent. À la fin, un troisième homme débarque dans ce triste bordel. N'en disons pas plus...

    En lisant ce petit bouquin, je me suis souvenue de l'émerveillement que fut, pour l'adolescente que j'étais, la découverte de Sagan. Dans ses livres, je trouvais souvent des réponses aux questions que je me posais sur l'amour et la bizarrerie des rapports humains. Je goûtais avec joie les portraits psychologiques, je croyais y reconnaître un tel ou une telle de mon entourage, et je m'en amusais.

    Revenons à cet été : de retour de Bretagne, j'ai eu envie de me documenter sur Françoise Sagan. Avant-hier, j'ai regardé le film de Diane Kurys, avec l'excellente Sylvie Testud. Il m'a bouleversée. En le regardant, je pensais aux mots terribles (et si vrais) de Fitzgerald : « Toute vie est bien entendu un processus de démolition ». Hier, sur Internet, j'ai cherché des interviews de Sagan. Je suis évidemment tombée sur celle réalisée par Pierre Desproges. J'ai trouvé la dame très classe face à ce type loufoque qui lui parlait de ses vacances et de son beau-frère ! Plus tard, chez Pivot, elle rira de bon cœur de cette drôle d'aventure. Bref, je la trouve d'une grande élégance. Et pas dépourvue d'humour !

    Donc, hier, dans la foulée, je suis allée à Metz dans l'espoir d'y trouver Je ne renie rien, un recueil des entretiens de Sagan. C'est vraiment cet ouvrage que j'avais en tête en partant. Coup de bol incroyable : je l'ai trouvé dans la première bouquinerie où j'ai mis les pieds ! Ça y est, j'étais riche et je pouvais rentrer. Depuis, je me délecte des propos de Sagan. Je sens qu'ils seront un certain nombre à finir dans un de ces petits carnets qui m'accompagnent un peu partout. En voici quelques-uns :

    « Il m'arrive de trouver que la vie est une horrible plaisanterie. Si l'on est tant soit peu sensible, on est écorché partout et tout le temps ».

    « Il y a peu de drames dans mes livres, car quand on réfléchit, tout est dramatique : il est dramatique de rencontrer quelqu'un, de l'aimer, de vivre avec lui, qu'il soit tout pour vous et qu'au bout de trois ans, on se quitte avec des déchirures intérieures ».

    « Il y a tout l'être humain à fouiller. C'est une histoire de bûcheron. L'arbre est assez énorme pour qu'on ne passe pas son temps à vérifier la hache ».

    « L'idéal, c'est de préférer tous les matins et tous les soirs l'homme avec qui l'on vit. Il faut avoir un goût assez vif l'un de l'autre pour y parvenir. Il y a des soirs où on a sommeil, où on n'aime que soi et soi endormi. La force de l'habitude fait que l'on sait qu'on va dormir avec quelqu'un qui bouge ou non, qui rêve à haute voix ou qui a un sommeil de plomb. Cette espèce de connaissance l'un de l'autre, cette affection du corps si vous voulez, vous amène à dormir avec votre mari, même si vous le connaissez depuis cinq ans, plutôt qu'avec Gary Cooper. Mon Dieu ! Le pauvre … il est mort … avec, je ne sais pas, Kirk Douglas ».

    Et vous, aimez-vous Sagan ?

  • Encore un week-end passé à lire Modiano !

    Les romans de Modiano nous entraînent souvent dans des quêtes labyrinthiques. Quête d'un passé qui n'est plus tout en ne s'étant pas complètement évaporé, quête de sens et/ou d'identité. Parfois, dès les premières pages, on sent que la recherche n'aboutira à rien. Elle est pourtant nécessaire, voire vitale, pour le personnage qui l'entreprend. Et le lecteur dans tout cela ? Il n'a qu'à bien se tenir et suivre ! Quelqu'un l'a pris par la manche et lui a enjoint de l'accompagner dans ses pérégrinations. Et le voilà qui erre dans les rues de Paris, atterrissant régulièrement dans des lieux interlopes où s'échouent des existences pour la plupart privées d'horizon. On n'est pas très loin de l'univers de Thiéfaine et de ses dingues, de ses paumés, de sa rue barrée à Hambourg et des chambres « où les nuits ne durent pas plus d'un quart d'heure » !

    Comme Thiéfaine, Modiano a le don de faire naître des ambiances, de susciter des atmosphères. Je ne saurais dire pourquoi j'adore me retrouver immergée là-dedans jusqu'au cou ! Ces romans qui regorgent d'énigmes irrésolues et de quêtes désespérées présentent de subtiles accointances avec la vie. Elle aussi soulève plus de questions qu'elle n'indique de réponses !

    Avec La Petite Bijou, on est de nouveau dans ce schéma. La narratrice, Thérèse, croise un jour, à la sortie du métro, une femme en qui elle croit reconnaître sa mère, pourtant censée avoir perdu la vie quelques années plus tôt au Maroc, où elle avait disparu sans laisser d'adresse. Nous voilà embarqués dans une histoire mystérieuse et toutes sortes d'interrogations : cette femme est-elle réellement la mère de Thérèse ? Pourquoi a-t-il été dit qu'elle était morte ? Est-elle encore de ce monde ? Quel est donc ce fantôme qui surgit brusquement de nulle part ?

    Que le roman finisse ou non par apporter des réponses à ces questions importe peu, en définitive. Ce qui compte, c'est la mise en route, le déclic qui met le pied à l'étrier, et le long chemin qui s'ensuivra. Finalement, la destination peut bien demeurer « le pays où l'on n'arrive jamais »...