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Le serre-livres - Page 12

  • L'Afrique, le continent d'où l'on ne revient jamais tout à fait...

    Durant plusieurs semaines, j'ai vécu en Afrique, au pied du Ngong. J'ai traversé un bout de mon confinement en terre inconnue. J'ai attendu des pluies qui ne se décidaient pas à venir, j'ai redouté l'assaut de sauterelles envahisseuses, j'ai tremblé pour des plantations de café vouées à l'échec. J'étais tellement dépaysée en mon propre jardin que je n'aurais pas été étonnée d'y voir surgir un lion, une antilope ou une girafe ! C'est curieux, quand même, cette faculté qu'ont certains décors de livre à se superposer à ceux qui nous sont familiers, si bien qu'on ne sait plus lesquels sont réellement nos territoires quotidiens ! Ici, il faut saluer toute la puissance évocatrice de l'écriture de Karen Blixen. Car je parle, vous l'aurez sans doute deviné, de La ferme africaine, ce livre dont l'incipit est à lui seul un voyage : « J'ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. La ligne de l'Équateur passait dans les montagnes à vingt-cinq milles au Nord ; mais nous étions à deux mille mètres d'altitude. Au milieu de la journée nous avions l'impression d'être tout près du soleil, alors que les après-midi et les soirées étaient frais et les nuits froides ».

    Karen Blixen a le don de faire jaillir devant les yeux du lecteur les paysages qu'elle décrit. On fait bien plus que les imaginer : on finit par les porter en soi. Tout est finement détaillé : les ambiances, les odeurs, les couleurs, les arrondis du panorama, le vent quand il souffle, le brouillard quand il englue les hommes dans son intenable épaisseur, la chaleur quand elle les écrase.

    On croise également la route d'une nombreuse foule, et tous ces êtres disparus depuis bien longtemps revivent sous la plume de Karen Blixen. Les voilà parés d'un peu d'éternité. Je pense à Farah, à Kinanjui, à Esa, à Denys Finch Hatton, et à tant d'autres dont l'âme repose entre ces pages.

    Malheureusement, la ferme dont il est question tout au long du livre est condamnée à la déconfiture. Ruinée et désespérée, Karen Blixen doit l'abandonner, et quitter également l'Afrique. C'est plus qu'un continent qu'elle laisse derrière elle : c'est un paradis perdu. Une source à laquelle il ne sera plus possible de s'abreuver que par le souvenir...

  • Dimanches d'août, de Patrick MODIANO

    Dimanches d'août : voilà un titre qui résonne comme une bien douce musiquette, n'est-ce pas ? On lit le résumé se trouvant sur la quatrième de couverture, et il y est question d'une histoire d'amour. Alors on se dit que cela fera une jolie lecture d'hiver, à rêver de canicule alors que la neige tombe au dehors... On se prend à rêver. Pour un peu, ce feu qui brûle dans la cheminée, ce serait presque une imitation de la chaleur qui transpire à grosses gouttes sur certaines journées de juillet ou d'août. Pour un peu, on s'imaginerait en train de couler des jours heureux sur la Côte d'Azur. Car c'est là que nous entraîne ce roman.

    Sauf que c'est du Modiano et que c'est donc plus compliqué que ça, moins idyllique aussi. Il va forcément s'agir d'un amour contrarié, de rêves qui se prennent les pieds dans le tapis de la réalité. Notre instinct de lecteur nous informe de ce possible dérapage.

    Et il a bel et bien lieu. Dès les premières pages, un étau indéfinissable se resserre sur nous. On sent une tension sous-jacente, un drame prêt à se jouer. À moins qu'il n'ait déjà eu lieu ? On ne sait pas trop. Mais une menace plane, en filigrane, elle est omniprésente, et c'en est à la fois étouffant et fascinant.

    Le narrateur se plonge dans ses souvenirs. Ces derniers lui reviennent pêle-mêle, ils colonisent sa mémoire pleine jusqu'à ras bord. À l'origine de toute cette histoire étrange, une femme, Sylvia, dont le narrateur s'éprend, mais aussi une fugue, celle de deux amants qui veulent vivre au grand jour leur amour interdit … loin du mari de Sylvia. À l'origine encore, un diamant, modèle Croix du Sud, qui semble receler une malédiction destinée à s'abattre sur qui le porte. Ce diamant, Sylvia l'arbore à l'un de ses doigts. Est-il responsable de toutes les fatalités qui pleuvent sur le couple ? On ne le saura jamais, on ne peut que le supposer, et c'est ainsi que nous parviennent tous les romans de Modiano : dans une brume épaisse que rien ne saurait dissiper tout à fait. Combien de mystères non élucidés sous la plume de cet écrivain ? Combien d'énigmes dont on ne viendra jamais à bout ? Combien d'êtres fantomatiques au passé inavouable, au présent vacillant et au futur incertain ? N'est-ce pas là la grande force de l'écriture de Modiano : nous tirer presque à notre insu par la manche et nous entraîner dans des histoires aux contours imprécis, dont on ne sait, au bout du compte, si le narrateur les a réellement vécues ou si elles ne sont que le fruit de son imagination ? À la fin, le flou persiste généralement. Toutes les pistes restent brouillées. En cela, les romans de Modiano ne sont-ils pas une copie diablement bluffante de la vie elle-même ? Là non plus, pas de réponses définitives, pas de grandes révélations au terme de péripéties suffocantes.

    Je crois que ces dénouements, si particuliers parce qu'ils n'en sont pas vraiment, me plaisent plus que tout. Quand il parle, Modiano ne finit pas souvent ses phrases : logique, la vie ne finit pas les siennes non plus ! Quand il écrit, il laisse en suspens bien des situations : logique, la vie ne fait pas mieux !

    À l'heure où j'écris ces mots, il neige dru sur mes forsythias qui s'étaient déjà crus au printemps, et je vois là quelque chose de poignant. Sous la douceur passagère des dernières semaines, les armes tranchantes de froidures n'ayant pas encore frappé. On n'est pas loin de ce roman, Dimanches d'août, dont le titre est trompeur. Ce n'est pas parce qu'il y est question d'une histoire d'amour se déroulant à Nice que le lecteur doit se croire arrivé en terre d'Éden !

  • Modiano, encore et toujours...

    Silhouettes vaporeuses tournant au coin d'une rue pour ne plus réapparaître, ou alors des années plus tard, nimbées d'un mystère qui se sera encore épaissi. Personnages louches, égarés dans un destin qui les gêne aux entournures, sans qu'on sache réellement pourquoi. Tous ces individus finissent par composer une obsédante galerie de portraits qui semblent tour à tour vouloir nous happer dans leur monde ou implorer notre aide afin que nous les en fassions sortir.

    Un livre de Modiano ne laisse pas indemne. De la première à la dernière ligne, le souffle haletant du narrateur nous accompagne, on suit ce même narrateur dans ses pérégrinations souvent affolées. Une inquiétude se met à sourdre en nous. Ces êtres qui viennent à notre rencontre, n'ont-ils pas un cadavre dans le placard, un mort ou deux sur la conscience, un passé qu'il vaudrait mieux envoyer d'un coup de talon sous le tapis du salon ?

    Le jeune Modiano (Patoche) côtoya plus souvent qu'à son tour des hommes et des femmes faits de ce bois qui semble devoir s'effriter sous les doigts à peine l'a-t-on effleuré. Ce compagnonnage pas de son âge le marqua sans doute à jamais. Toute son œuvre m'apparaît comme l'ultime refuge de cette faune bigarrée toujours en cavale qui garde inlassablement un œil rivé sur un même chambranle de porte au cas où il faudrait déguerpir dare-dare sans se louper.

    Ici, pas de môme kaléidoscope à la Thiéfaine, et pourtant des analogies me paraissent évidentes entre la Sainte Vierge des Paumés et certaines femmes rencontrées dans les livres de Modiano...

    C'est étrange, tout de même, ces personnages qui se dérobent sans cesse à nous, qui paraissent, à longueur de pages, n'avoir qu'une faible consistance, et dont le souvenir nous traque pourtant des jours et des jours après qu'on a refermé le livre. C'est curieux, la force avec laquelle ce Paris disparu dont nous parle Modiano ressurgit soudain de la couche d'oubli sous laquelle il n'était que provisoirement enfoui. C'est toute la puissance d'une écriture armée pourtant de peu d'artifices, qui crée une ambiance avec trois fois rien de moyens.

    Les thèmes chers à Modiano me parlent beaucoup car ils font écho à des préoccupations qui me tarabustent régulièrement. Il y a aussi, comme chez Thomas Bernhard, de l'obsessionnel là-dedans. Voici, en substance, quelques interrogations de Modiano (si je l'ai bien compris en le lisant) : que peut-on sauver d'une vie dont l'empreinte menace d'être effacée ? Que recouvrent les noms mystérieux que l'on trouve dans les vieux annuaires, quelle réalité, quels démons s'attachent à eux ? Quels huis clos se jouent dans certains appartements qui donnent sur les grands boulevards parisiens ? Comment se faire l'humble dépositaire d'un passé qui n'est plus ?

    Si l'on élargit la perspective, la question principale qui se pose alors est la suivante : quelles traces l'homme laisse-t-il de son passage ici-bas ? Vaste champ d'investigation...