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Le serre-livres - Page 5

  • Sterben im Sommer (Mourir en été)...

    Perdre des êtres aimés, les voir partir sur une autre rive, sans savoir où celle-ci se situe, y a-t-il tâche plus difficile (et plus absurde) en cette vie ? À chaque fois, la même stupéfaction nous saisit devant le trou béant que la mort d'un proche ouvre sous nos pieds. De nombreux écrivains ont traité le sujet et cela peut réconforter aux heures sombres. Ainsi, Zsuzsa Bánk a publié, en 2020, un très beau livre sur la mort de son père, Sterben im Sommer. Zsuzsa Bánk, c'est une magicienne, qui sait faire surgir sous sa plume des ambiances variées, allant de la plus feutrée à la plus désagréable. Mon livre préféré de cette auteure ? Die hellen Tage. Traduit en français (Les jours clairs), alors n'hésitez pas ! Il s'agit d'un merveilleux roman sur l'enfance, les amitiés que l'on tisse à ce moment de notre vie et ce qui les rend uniques à jamais. Dernièrement, j'ai également relu un recueil de nouvelles de Zsuzsa Bánk, Heißester Sommer. Là encore, des ambiances très diverses. Des amours qui se font et se défont au fil du temps. Des êtres que l'on quitte et que l'on retrouve dotés d'une fragilité qu'ils n'avaient pas la fois précédente. Ce sont des nouvelles sur ce que la vie détricote en silence, irrémédiablement.

    Finalement, c'est le même sujet qui revient dans Sterben im Sommer. Dont une traduction vient de paraître en France, sous le titre suivant (totalement fidèle à l'original) : Mourir en été. Zsuzsa Bánk raconte ici les derniers mois de la vie de son père, son décès et l'absence. Il y a d'abord un ultime voyage en Hongrie, pays d'origine de son père. Une folie, peut-être, au vu de l'état de santé de celui-ci. Une bénédiction au vu de l'autre voyage qui l'attend. Puis viennent les mois cauchemardesques, l'hôpital, la souffrance, la peur. Zsuzsa Bánk évoque des scènes bien connues de tous ceux qui ont perdu des proches : ces errances dans de labyrinthiques hôpitaux, cette affreuse appréhension qui nous étreint quand on arrive et qu'on se demande dans quel état on va trouver la personne aimée.

    C'est à la fois triste et réconfortant. En nous livrant un portrait lumineux de son père, Zsuzsa Bánk fait revivre ce dernier. Et lui offre un sentier où il lui est encore possible de cheminer parmi les vivants...

  • Les confidences, de Marie Nimier

    Aujourd'hui, la lumière est terne et le ciel de plomb. Rien qu'à les regarder dans leur connivence canaille, ces deux-là, on devine qu'il ne doit pas faire bon se promener dans leur décor oppressant. Autant renoncer aux dix mille pas quotidiens recommandés et aller déambuler dans les pages d'un livre, n'est-ce pas ? Ce week-end, j'ai oscillé entre un ouvrage en allemand, Damals nach der DDR, et un livre de Marie Nimier, Les confidences. Les deux ont un point commun : ils relatent des histoires humaines, des bouts de vie. Le genre de truc qui me passionne.

    L'ouvrage en allemand est ancré dans une réalité historique et géographique, celle de l'après-RDA, quand tout venait de s'écrouler et qu'on ne savait pas encore très bien comment on allait reconstruire. Celui de Marie Nimier est finalement plus universel. Il y a quelques années, lors du festival Bifurcations de Nantes où elle était invitée, on lui demanda de faire de son passage dans la ville l'occasion d'aller à la rencontre des gens. De fil en aiguille, au cours d'une discussion avec l'organisateur du festival, elle proposa de recevoir les confidences de personnes volontaires. Elle déposa plusieurs petites annonces dans la ville. Le tout se ferait dans un appartement où le mobilier serait réduit à sa plus simple expression : une table, deux chaises, un porte-manteau. Dans un coin, un philodendron. Rien de plus. Marie Nimier, les yeux bandés, recevrait là toute personne désirant se décharger d'un poids, d'un secret, d'un rêve, d'un regret ou d'un remords.

    De jour en jour, les êtres défilent. Marie Nimier les écoute. Elle est, on peut le dire, tout ouïe. N'ayant pas la possibilité de voir ces individus qui viennent lui rendre visite (et, dans le même temps, c'est aussi à eux-mêmes qu'ils rendent visite), elle se concentre sur leur voix, leur respiration, leurs silences et leurs mots. Parfois aussi, elle s'attache aux cliquetis d'un bracelet. Peut-être, se dit-elle, sont-ils destinés à couvrir le bruit d'un certain chaos intérieur ?

    Elle engrange toutes sortes d'histoires, des tristes, des saugrenues, des surprenantes. Elle ne prend pas de notes. Ce n'est qu'une fois que les visiteurs sont partis qu'elle confie au papier ce qu'ils lui ont laissé. Il y a donc tout un travail d'écriture, ou de réécriture. Les anecdotes ou les secrets sont passés au tamis de sa propre sensibilité. Ce qui, selon moi, ramène à la question de la création artistique. Comment naît-elle et de quoi se nourrit-elle ? Comment les mots que l'on écrit traitent-ils la réalité ? Que devient-elle sous leur « autorité » ? Le livre contient en filigrane toutes ces interrogations.

    Peu à peu, les confidences qu'elle recueille submergent Marie Nimier. Et la contraignent à penser au grand absent de sa vie, son père, décédé quand elle avait cinq ans. Les dernières pages sont donc les siennes et ce sont ses propres confidences qui s'y déploient.

    On sort de cette lecture avec un sentiment un peu bizarre. Chaque histoire, à sa manière, secoue. Il y a ce père qui déclare d'emblée adorer ses enfants, mais ne cache pas que parfois il souhaiterait les voir disparaître, comme ces vesses-de-loup dont la substance s'évapore quand on les piétine. Il y a cette femme qui porte le fardeau d'un passé trop lourd pour ses épaules et qui a changé de ville et de vie, se forgeant une nouvelle identité, moins sale à ses yeux. Il y a cet homme qui est persuadé de ne pas être assez bien pour celle dont il partage la vie. De nombreuses histoires nous renvoient à celles qui nous habitent nous aussi. Secrets plus ou moins encombrants. Souvenirs plus ou moins glorieux. Petits regrets et grands remords qui, parfois, dans « les lueurs des nuits blanches et hostiles » (j'emprunte ces mots à Hubert-Félix Thiéfaine), dessinent des ombres dans la mémoire...

  • L'écharpe rouge, d'Yves Bonnefoy

    On ne sait pas toujours ce qui décide d'une vocation. Cela peut être trois fois rien. Peut-être même un malentendu. Parfois aussi, ce sont des méandres complexes qui, hier, ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui. On peut les « remonter » pour tenter une immersion dans les origines. C'est ce que fait Yves Bonnefoy dans L'écharpe rouge. Dans ce récit, il revient sur tout ce qui l'a poussé à écrire. Les souvenirs reviennent en abondance et s'entrechoquent dans une succession haletante. D'abord, il y eut ce père qui, notamment à la fin de sa vie, préférait le silence aux mots. Sans doute parce qu'il respectait infiniment ces derniers. Ensuite, il y eut cette mère qui offrit à son fils un abécédaire assez sommaire. De ceux qui appellent un chat un chat, sans chercher à aller plus loin que le bout de cette lorgnette. De quoi aiguiser l'appétit et l'imagination de l'enfant qu'était Yves Bonnefoy.

    Plus tard, il sera celui qui ne pourra se borner à appeler un chat un chat. Il sera (et ça c'est moi qui le dis) le poète de toutes les élégances, parfois ardues. La poésie de Bonnefoy requiert qu'on s'y plonge, non pas la tête la première, mais plutôt le cœur le premier, en oubliant tout ce qu'on a lu auparavant ! Elle ne se donne pas facilement, mais quand elle se donne, c'est pur bonheur. Ce poète m'accompagne depuis de longues années. Parfois je l'oublie un peu. Toujours j'y reviens quand même. Peut-être pour ça :

    « C'est la dernière neige de la saison

    La neige de printemps, la plus habile

    À recoudre les déchirures du bois mort

    Avant qu'on ne l'emporte puis le brûle ».

    Ou peut-être pour ça :

    « Que ce monde demeure,

    Que la feuille parfaite

    Ourle à jamais dans l'arbre

    L'imminence du fruit ! ».

    Lorsque j'ai découvert, dernièrement, L'écharpe rouge dans une librairie de Metz, j'ai su que ce livre devait venir prendre place parmi les autres que j'ai et qui semblaient l'attendre. L'écharpe rouge, ce ne sont pas seulement des pages qui empilent les souvenirs et qui interrogent sur le pourquoi et le comment d'une vocation, c'est aussi une lettre d'amour adressée à des parents qui ne sont plus, mais dont la rencontre recela suffisamment de magie pour qu'il en rejaillisse un peu sur leur descendance.

    D'une certaine manière, Bonnefoy semble avoir écrit toute sa vie pour combler les blancs : blancs nés des longs silences de son père, blancs nés d'un abécédaire un peu trop péremptoire, un peu trop réaliste. On ne peut que remercier, en tant que lecteur, les circonstances qui décidèrent d'une exquise vocation !