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Le serre-livres - Page 4

  • Bernhard Schlink était à la salle Poirel, à Nancy, hier soir

    En 1998, je lisais Der Vorleser (Le Liseur) pour la première fois. Je l'ai relu une fois depuis. Je me souviens encore très précisément de l'émotion qui fut la mienne à la découverte de ce roman hors du commun. Le narrateur, Michael Berg, raconte ici l'histoire d'amour qu'il a vécue, quand il était adolescent, avec Hanna Schmitz, de vingt-et-un ans son aînée. Je ne veux pas tout dévoiler de l'intrigue, au cas où vous n'auriez pas lu ce livre. En tout cas, je peux dire qu'on trouvera là les plus belles pages qui aient jamais été écrites sur la culpabilité. De lancinantes questions taraudent Michael lorsqu'il apprend quel rôle a joué, durant la Seconde Guerre mondiale, la femme qu'il a aimée. Une question, en particulier, le hante : avoir frayé avec une coupable fait-il de lui un autre coupable ? En filigrane, c'est toute l'histoire de l'Allemagne qui s'inscrit dans ce questionnement qui ne trouvera jamais de réponse.

    Et voilà qu'hier soir, grâce aux rencontres du Livre sur la Place, Bernhard Schlink se tenait face à un public fourni, salle Poirel, à Nancy. Oui, à Nancy ! L'auteur était interviewé par Sarah Polacci et traduit, avec brio, par Bertrand Brouder. Il fut principalement question du dernier roman de Schlink, La petite-fille (Die Enkelin en allemand). Je n'ai pas encore lu ce livre, mais ça ne saurait tarder. Les thèmes qui s'y déploient font partie de mes « dadas » : le roman raconte la vie d'une femme, Birgit, qui, aidée par Kaspar (qui deviendra son mari), a fui la RDA pour s'installer en Allemagne de l'Ouest. Avec tous les sacrifices que cela implique. Notamment un, et pas des moindres : en quittant son pays, Birgit a également laissé derrière elle une fille qu'elle a eue avec un Allemand de l'Est. À la mort de Birgit, Kaspar découvre l'existence de cette fille et part à sa recherche.

    Tout au long de l'entretien, Sarah Polacci évoque les sujets qui traversent le roman : la difficulté à habiter le monde, à y trouver un chez-soi (et Bernhard Schlink de répondre que l'homme ne trouve jamais de véritable lieu à soi en ce monde), les incompréhensions persistantes entre les Allemands de l'Est et ceux de l'Ouest (l'auteur se dit pourtant optimiste : il pense que le temps finira par gommer ces incompréhensions), l'importance de l'art. À la fin, Sarah Polacci parle du retentissement qu'a eu La petite-fille en France : 60 000 exemplaires vendus. Bernhard Schlink s'en réjouit et souligne un fait qui m'a souvent frappée moi aussi : si les politiciens français et allemands ne font plus grand-chose pour le rapprochement de nos deux pays, la littérature a encore ce pouvoir. Je déplore souvent le manque d'implication des politiques, encore plus en cette année 2023 qui est celle des soixante ans du traité de l'Élysée. De part et d'autre de la frontière, des discours creux. Des promesses que la réalité ne permettra pas de tenir. Moi qui enseigne l'allemand et assiste à la progressive disparition de cette langue dans un grand nombre d'établissements scolaires, je ne peux que me désoler. Heureusement, la ville de Nancy œuvre cette année à sa façon pour que le traité de l'Élysée ne soit pas lettre morte reléguée au fond d'un placard poussiéreux : elle a fait de l'Allemagne le pays invité d'honneur du Livre sur la Place. Qu'elle en soit remerciée !

  • La rabouilleuse, de Balzac

    De temps en temps, j'aime bien me plonger dans un grand classique. Cela me remet le subjonctif imparfait en place ! Et pas seulement. Cela me rappelle les enchantements de l'adolescence, quand découvrir Balzac, Stendhal, Zola, Flaubert et tant d'autres avait une saveur si particulière. Je pouvais passer des journées entières scotchée à un livre. J'en aurais oublié les besoins élementaires de mon organisme, le boire, le manger, tout ça … si ma mère n'avait pas ponctué le défilé des pages de ses appels obstinés ! Je me souviens d'un jour où je me pointai à table un livre à la main, dans l'espoir de poursuivre ma lecture pendant le repas. L'idée ne fut pas saluée par mon père, pour qui on ne mélangeait pas les nourritures spirituelles et les autres !

    Bref... En ces vacances de Toussaint, j'ai eu envie de relire Balzac. Balzac et ses longues descriptions dont je me repaissais quand j'étais jeune. Loin de m'ennuyer, elles faisaient naître en mon esprit des lieux, des ambiances, des êtres. C'était magique.

    Cette fois, j'ai lu La rabouilleuse, œuvre qui traînait chez moi depuis de longs mois. Une vieille édition, récupérée dans je ne sais quelle cabane à livres. Ah, ces cabanes, quelle invention ! Elles font ma joie et le malheur, en tout cas l'encombrement, de ma maison ! Je ne peux m'empêcher d'y ramasser tout ce qui me semble digne d'intérêt, et l'éventail est large, croyez-moi !

    Donc, La rabouilleuse... C'est une histoire difficile à raconter. Une femme, Agathe, se voit déshéritée par son père. Suite à la mort de son mari, elle élève seule ses deux garçons et les ennuis commencent quand un des deux, Philippe, se met à dilapider le peu de biens dont dispose la famille. Il est le fils prodigue à qui sa mère pardonne tout, et même celui qu'elle préfère. Joseph, l'autre fils, est d'une bonté incommensurable, toujours là pour sa mère, tandis que Philippe la piétine.

    Les années passent et, encouragée par sa pauvreté grandissante et les conseils des uns et des autres, Agathe se met en route pour Issoudun, ville où vit son frère. Celui qui a récupéré tout l'héritage, donc. Et auquel elle pourrait peut-être, qui sait, demander ce qui lui est dû. Elle mesure d'autant plus l'urgence de cette action que son frère est sous la coupe d'une certaine Flore Brazier (la rabouilleuse, c'est elle) qui serait bien capable, le moment venu, de dérober toute la fortune qui ne lui est pas due ! Agathe se retrouve donc, avec Joseph, à Issoudun, ville provinciale bornée, dépeinte sans complaisance par la plume balzacienne.

    S'ensuivent des péripéties inénarrables. Chaque heure qui passe apporte son cortège de rebondissements. Il faut suivre !

    La fin serait impitoyable et de taille à désespérer son homme si ne surgissait pas, inattendue et bienvenue, une frêle lueur d'espoir et de justice. Mais tout de même, dans ce roman comme dans d'autres de Balzac, la conclusion est assez pessimiste et la vie met du temps à punir les gredins !

  • Là où les eaux se mêlent...

    Un seul été par an, et il est bien trop court ! Dans quelques semaines, l'automne en enverra un de plus « dans le monde qu'on sait », comme disait Ferré, et vous m'en voyez contrariée d'avance. Il me vient de sombres mélancolies rien qu'à y songer. Alors n'y songeons pas !

    Plus que tout, en été, j'aime ces soirs où l'on ne se soucie pas du lendemain. Où l'on peut, comme en enfance, voler du temps au temps. Ces soirs-là, je m'installe dans mon lit avec un livre et je me délecte de l'activité qui, probablement, aura occupé la plus large part de ma vie : la lecture. J'aurais aimé que ce soit l'écriture qui détienne cette place privilégiée, mais cette pimbêche aime à faire des manières en tous sens. Elle adore se dérober à moi au moment où je l'appelle. Elle est comme un enfant frondeur dont la plus grande joie consisterait à faire vaciller la moindre autorité qui tenterait de le dompter (toute ressemblance avec des petits êtres ayant côtoyé ma vie et la côtoyant encore serait involontaire et totalement fortuite).

    Tandis que la lecture, elle, ah, c'est autre chose ! Aimable servante des jours de pluie et pas seulement. Aimable servante tout court.

    En cette fin d'été, si je devais faire un petit bilan de mes lectures, je dirais que deux livres sont sortis du lot à mes yeux : La rivière du sixième jour, de Norman Maclean, et Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas. Ils ont un point commun : l'eau occupe une place centrale en leurs pages.

    Dans La rivière du sixième jour, l'eau est cet élément fabuleux qui abrite des poissons non moins fabuleux en ses ombres. Le narrateur s'adonne à la pêche à la mouche en compagnie de son frère et de son père. Son frère, Paul, tiens, parlons-en : il est un de ces gamins frondeurs que j'évoquais plus haut. Pas question pour lui d'obéir à la moindre règle. Trop ennuyeux, trop convenu. Mais s'il est un cadre qu'il respecte scrupuleusement, c'est bien celui de la pêche à la mouche. Là, il excelle plus qu'en tout autre domaine. Et Norman Maclean de nous livrer des pages d'une grande poésie où l'art de la pêche à la mouche est élevé au rang d'art de vivre. Dans sa famille, de la pêche à la religion, il n'y a qu'un pas. Et cette rivière qui fend le paysage, elle est un peu à l'image de nos vies : elle offre tantôt de belles prises, tantôt rien que des ombres. L'art consistant, cette fois, à ne pas se décourager devant la deuxième option. Et puis survient un terrible drame et là il n'est plus question d'art de vivre, seulement de survivre. Ce livre, c'est une description déchirante de la fragilité de tout ce que l'homme brasse et, par extension, de la fragilité de l'homme.

    Souvenirs de la marée basse est une succession d'épisodes. Ce sont des instantanés tirés de l'enfance, des étés (trop courts) passés sur la plage ou tirés de plus tard. Chantal Thomas évoque ici avant tout sa mère, grande nageuse qui lui transmit l'amour de l'eau. Cette fois, c'est la nage, en ce qu'elle implique de lutte contre les courants contraires et parfois contre soi-même, qui est érigée en art de vivre. Voilà un livre capable de vous arracher des fous rires aussi bien que des larmes. Fous rires quand Chantal Thomas raconte combien il est difficile de faire sortir de l'eau des enfants qui affichent la ferme volonté d'y rester (malgré le froid venu, malgré l'heure tardive, malgré les obligations des parents). Larmes quand il est question de la mère vieillissante et de la faiblesse qui, petit à petit, s'empare d'elle, l'éloignant jour après jour de l'eau tant aimée. Grâce à sa plume merveilleuse qui ondule comme une vague, Chantal Thomas nous fait sentir cette irréparable tragédie : un seul été par an, et il est bien trop court ! Avec la même délicatesse, elle nous met sous les yeux cette autre irréparable tragédie : une seule mère, et comme elle est fragile !