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Le serre-livres - Page 3

  • Tal der Herrlichkeiten ou Vallée des merveilles, un roman d'Anne Weber

    Anne Weber est une autrice allemande contemporaine. Elle vit à Paris et dans une double culture. Elle écrit toujours deux versions de ses livres, l'une en français et l'autre en allemand (mon rêve !). Elle sonde des thèmes aussi nombreux que variés : qu'est-ce qu'être allemand aujourd'hui (voir Ahnen et Vaterland) ? Comment s'articulent les rapports entre les hommes et les femmes ? Qu'est-ce que l'illusion amoureuse et comment disparaît-elle dans un sombre atterrissage forcé ? Et elle questionne bien d'autres sujets encore, mais je n'ai pas tout lu (ça va venir).

    À chaque fois que je lis Anne Weber, je suis désarçonnée. Souvent, en plein milieu de ma lecture, je me demande si j'aime ou pas le livre que je tiens entre les mains ! L'été dernier, en lisant Luft und Liebe, j'avais été totalement déconcertée par le procédé narratif. Racontant une histoire d'amour particulièrement glauque qu'elle avait vécue, Anne Weber se demandait, en préambule, s'il convenait de mettre cette histoire d'amour dans la peau d'une autre ou s'il fallait la raconter à la première personne. Les premières pages du livre sont une sorte de forage intérieur. Au terme de ses réflexions (dont le lecteur suit chaque étape), Anne Weber décide de faire de son histoire un conte, dans lequel elle sera la princesse et son amant le chevalier. La suite est à découvrir, pour ceux qui ne lisent pas en allemand, dans Air et liberté. Le titre français ne rend malheureusement pas le jeu de mots allemand : « von Luft und Liebe leben » signifie vivre d'amour et d'eau fraîche. Bref, à chaque langue son esprit, c'est la raison pour laquelle je voudrais les connaître toutes !

    Hier, j'ai terminé la lecture d'un autre roman d'Anne Weber : Tal der Herrlichkeiten (en français : Vallée des merveilles). Là encore, une histoire d'amour. Qui va mal finir, évidemment, ce ne serait pas drôle sinon (et surtout pas conforme à la réalité !). Le tout commence comme une jolie bluette : Luchs aime Sperber, qui pareillement aime Luchs. Oh, que c'est beau (mais louche) ! Leur amour débute en Bretagne (oh, que c'est beau aussi, et pas louche cette fois, la Bretagne est une splendeur, c'est un fait incontestable !), puis se poursuit à Paris. Où Luchs, la femme, meurt prématurément. Vraiment connement, comme dans la chanson de Thiéfaine. Pas la tête coincée dans un strapontin, mais enfin, pas mieux.

    À ce moment-là, Sperber a deux possibilités : croire ou ne pas croire à cette mort. Il opte pour la seconde. Le roman nous mène alors dans une contrée assez folle, la vallée des merveilles. Âmes insensibles s'abstenir ! Âmes cartésiennes (n'est-ce pas un oxymore ?!), faites de même. Car le voyage que nous propose Anne Weber est tissé de fantastique. Cela échappe totalement à la raison. On prend ou on laisse. Encore une fois, face à ces pages déroutantes, je me suis demandé « j'aime ou pas ? ». Aujourd'hui, après avoir laissé passer une douce nuit là-dessus, je dis « j'aime ». Comme sur Facebook, mais en développant un peu ! J'aime parce que c'est loufoque, décalé, inattendu. On a l'impression de lire une adaptation moderne du mythe d'Orphée et d'Eurydice. Et là, je n'ai pu m'empêcher de penser à Thiéfaine et à la manière dont il présentait sa chanson Eurydice nonante sept sur scène, il y a bien longtemps (combien de temps au juste, je ne saurais vous le dire, c'était à la fin des années 1990, je crois) : ce con d'Orphée s'est retourné, disait-il. Cela m'avait fait bien rire. D'ailleurs, il y aurait là matière à creuser : HFT et le regard en arrière, tout un programme de rejet ! Il n'aime pas se retourner sur le passé, a-t-il déjà dit X fois (et là, respect, monsieur, moi je n'y parviens pas), il trouve qu'Orphée est con de s'être retourné (et on ne peut que l'approuver quand on pense aux conséquences de ce geste malencontreux) et, dans Femme de Loth, il conseille : « Ne te retourne pas, la facture est salée ». Ce que cette phobie du « retournement » signifie, alors là, aucune idée ! Peut-être le désir d'aller systématiquement « encore plus loin, ailleurs » et devant, plutôt que de s'égarer dans des méandres sur lesquels on n'a plus aucune prise ?

    Bref, revenons-en à Anne Weber : j'aime ses livres parce que chacun est à nul autre pareil. Parce que tous ses romans dérangent, parce qu'ils bousculent, parce qu'ils explorent et parfois inventent de vastes territoires où l'on se perd un peu ! Et, ce qui est encore mieux, c'est que la boussole n'est pas livrée avec le bouquin. À chacun de se débrouiller avec les moyens dont il dispose !

  • Que reviennent ceux qui sont loin, un livre magnifique de Pierre Adrian !

    -N'achète pas ce livre, n'oublie pas que tu vas déménager bientôt. Ce sera un de plus qu'il faudra mettre dans un carton !

    -D'accord, mais je viens d'en lire de larges extraits et ils m'ont parlé, j'ai l'impression que c'est ma propre histoire qui est racontée dans ces pages.

     

    Sagement, je repose le livre sur l'étagère de la librairie... Nous sommes le mardi 7 mai.

     

    -Quand même, c'est trop dommage. Ce roman a l'air génial et j'ai un long week-end devant moi. Je ne pars pas, je vais pouvoir m'enivrer de lecture sous le soleil, si celui-ci se décide enfin à être de la partie.

     

    Je reprends le livre. Et l'achète... Tant pis. Un de plus ou un de moins, ça ne changera rien, de toute façon.

     

    Le livre en question, c'est Que reviennent ceux qui sont loin, de Pierre Adrian. C'est l'histoire de je ne sais combien de mois d'août qui se succèdent dans une maison de famille, en Bretagne. Le narrateur y vient chaque année. Il y passe plusieurs semaines. Plus tard, il ira goûter d'autres mers (moins froides !), d'autres plages (au sable moins fin !). Pour s'apercevoir que son vrai pays, c'est la Bretagne. Et décider d'y retourner chaque année.

    En août, dans ce coin de Bretagne, les journées s'écoulent dans une certaine paresse. Quand il pleut, on sort les jeux de société. On maudit un peu cette région où si souvent la bruine s'invite. On a à peine le temps de la maudire que déjà le soleil revient. Magie des ciels bretons, qui passent si brusquement de la colère à l'apaisement ! Quand le soleil se fait généreux, on file à la plage, mener des conversations futiles dont on ne retiendra rien.

    Et la maison semble veiller sur ce petit monde en vacances. Elle est comme un rempart contre l'éphémère. Elle, elle résiste, elle demeure ! Elle est un personnage à part entière dans ce livre. Tout comme les objets qui dorment entre ses murs. Faïences de Quimper, bols bretons. J'ai connu tout ça... J'ai connu les après-midi de farniente sur des plages bretonnes, les conversations paresseuses, le sable qui vous suit jusque dans votre lit. Les après-midi de pluie aussi. Les valises dans l'entrée et cette tristesse qui vous saisit rien qu'à leur vue la veille du retour. La maison de famille qu'on laisse régulièrement derrière soi et qui ne vit que lorsqu'on daigne y revenir. La mer qu'à l'aller on aperçoit une première fois à Saint-Brieuc, pas avant (de cela aussi, l'auteur parle). La mer qu'au retour on regarde une dernière fois avec un chagrin pas possible dans les yeux.

    Ce livre m'a émue aux larmes. L'écriture en est précise et douce. Elle engendre des atmosphères, elle dessine des lieux, elle croque des personnages. Elle raconte également un drame. Une profonde injustice qui laisse toute la famille sans voix.

    Le mois d'août est pareil à la vie, nous dit Pierre Adrian : il est plein d'une beauté qui va vers son déclin... Et capable aussi de produire des tragédies. Un livre à découvrir de toute urgence, même quand on n'a pas passé tous ses étés en Bretagne quand on était enfant !

  • Guy Goffette, compagnon de route...

    Aimez-vous Guy Goffette ? Vous ne le connaissez pas ? Ne rougissez pas, il ne vous en aurait pas voulu ! Si j'ai eu la chance de le lire et même de le côtoyer souvent à une époque, c'est grâce à sa venue en Lorraine, il y a de cela presque trente ans : il avait décidé de rééditer comme il se devait le poète lorrain Lucien Becker, né à Béchy, petit village situé tout près de chez moi. Guy Goffette était venu parler de Becker dans la ville où celui-ci avait vécu : Dieuze. J'avais été subjuguée par la manière dont il avait présenté le poète qu'il aimait tant. Et j'avais alors fait d'un poète deux coups (pardonnez-moi ce mauvais jeu de mots) : j'avais acheté le recueil de poèmes de Lucien Becker, ainsi que plusieurs autres de Guy Goffette. Nous avions longuement discuté, lui et moi. J'entamais alors ma carrière de prof. Guy m'avait clamé son amour de la langue allemande. Il m'avait prédit un bel avenir dans le métier dans lequel je débutais. Il était persuadé que je saurais séduire mes élèves. Je ne sais pas si j'ai été à la hauteur de sa prédiction, mais je sais qu'elle me donna des ailes et que j'y pensai souvent par la suite.

    Lorsque nous fîmes connaissance, je venais d'apprendre que j'allais effectuer la rentrée à venir à Vouziers, dans les Ardennes. À ce moment-là, Guy habitait à Charleville-Mézières. Il me donna généreusement son adresse en me disant : « Passez me voir ». Ce que je fis régulièrement lorsque je fus installée à Vouziers. Chez lui, un soir d'automne, il me fit découvrir les entretiens de Paul Léautaud, écrivain que je ne connaissais alors que de nom. Nous passâmes un certain nombre d'heures à écouter attentivement l'un des maîtres de Goffette.

    En juin de l'année suivante, je quittai les Ardennes. Guy et moi nous écrivîmes un peu, puis de moins en moins. J'eus la chance de le revoir parfois, notamment à des salons du livre. Et également à une matinée consacrée à Verlaine à la médiathèque de Metz, puis à la librairie L'Autre Rive à Nancy. Je ne perdis jamais de vue son œuvre. Je crois que j'ai à peu près tous ses livres, dont certains ornés de belles dédicaces de sa part. Il avait une écriture un peu surannée, que j'aimais beaucoup.

    En 2021, ne disposant plus de son adresse (je savais qu'il avait quitté Charleville depuis longtemps), je décidai de lui envoyer un petit mot chez son éditeur et employeur (il y fut lecteur), Gallimard. Envie de lui exprimer ma gratitude. De lui dire que ses livres m'avaient aidée à traverser la vie. Eh oui, je suis comme ça : une incorrigible admiratrice qui dit ses innombrables admirations ! C'est ainsi que j'ai écrit récemment à Jérôme Garcin aussi, pour les mêmes raisons (et il m'a répondu par une très jolie carte postale que je garde précieusement). Bref... En 2021, Guy Goffette m'envoya à son tour quelques lignes. Que je garderai précieusement aussi !

    Ses plus beaux écrits selon moi ? Sans doute ses poèmes. Petits exemples, tirés de La vie promise :

    « la beauté, c'est que tout

    va disparaître et que, le sachant,

    tout n'en continue pas moins de flâner ».

     

    « La nuit

    tombe, l'aube se lève, un été a passé.

    Déjà, disent les fumées du hameau

    tandis que des animaux sans colère continuent

    d'amasser l'or du temps, l'or

     

    de nos yeux avides et si vite fermés ».

     

    Mais il y a aussi Verlaine, d'ardoise et de pluie, Elle, par bonheur et toujours nue, et surtout Géronimo a mal au dos, livre dans lequel Goffette raconte sa relation tourmentée avec son père. C'est très touchant. On ne sort pas indemne de cette lecture qui vous transperce.

     

    Guy Goffette s'est éteint le 28 mars dernier, je l'ai appris en écoutant La librairie francophone, et cette mort me gâche un peu le printemps... Adieu, cher ami. Je vous promets que vous continuerez de cheminer longtemps à mes côtés. Aussi longtemps que je vivrai !