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Le serre-livres - Page 2

  • Agnès Desarthe, une rencontre, et quelle rencontre !

    Il y a des rencontres magiques, durant lesquelles de petites étincelles chauffent de partout sans qu'on puisse expliquer pourquoi. Ce fut le cas hier avec Agnès Desarthe, venue parler de son livre Le château des rentiers à la librairie « La cour des grands », à Metz.

    J'adore Agnès Desarthe. D'abord parce que c'est une linguiste (elle est agrégée d'anglais et traduit régulièrement des livres d'auteurs anglophones) et que certaines de ses publications m'ont permis de voir que nous avions les mêmes préoccupations en matière de grammaire. La grammaire, allez savoir pourquoi, c'est une des affaires de ma vie. J'y vois de la poésie à tous les étages. Prenez les temps, par exemple. En allemand, on dit du subjonctif II qu'il est le mode de l'irréel. Un peu celui qui permet de dire « j'voudrais bien, mais j'peux point ». Le subjonctif II passé est le mode du regret : « Ah, si j'avais su ! ». Et tutti quanti ! Bref, tout ce qui aurait fait dire à Romain Gary mon amour « ça ne s'est pas trouvé ». Ce sont des trucs qui me font triper, je n'y peux rien, c'est comme ça depuis l'enfance. Quand la maîtresse de CM2 annonçait une leçon de grammaire, je me disais « chouette » alors que mes camarades, pour la plupart, arboraient soudain des mines affligées. Moi je bichais. Parlez-moi du locatif, du directif, du génitif, de tout ce que vous voulez en -tif, et vous me verrez ravie. Je sais, j'ai une drôle de vie, de drôles de kifs, mais il faut de tout pour faire un monde.

    Et donc, Agnès Desarthe a le même genre de came, sauf que c'est avec la grammaire anglaise. Soit. Ça revient presque au même, à quelques « tifs » près !

    Hier, elle n'était pas là pour parler de grammaire, mais elle a tout de même réussi à caser quelques petites réflexions linguistiques, et ça j'ai adoré, comme quand j'étais en CM2. Elle a évoqué un linguiste qui disait qu'il serait bon d'avoir une langue incluant le « frustratif », c'est-à-dire un mode qui permettrait de balancer dedans ses frustrations. Et Agnès Desarthe d'ajouter un exemple : « Le mari que j'aurais voulu avoir et qui ne ressemble pas au mari que j'ai dans la réalité ». Frustratif. On peut y aller à l'infini. Le compte en banque que je voudrais avoir. Le ventre plat que je voudrais avoir. Les quelques centimètres de plus, etc.

    Elle nous a également livré des anecdotes et des traits de caractère la définissant. Le « vivement que » est ce qui l'anime. En écrivant Le château des rentiers, elle espérait donner naissance à un livre qui lui fasse dire : « Vivement que je sois vieille ». Autre élément caractéristique de sa personne : admirer, encore et toujours (oh, tiens, un autre point commun avec moi). L'admiration comme « moyen de transport », nous a-t-elle dit. Et de préciser : « Par exemple, quand je regarde une danseuse de quatorze ans, je me dis qu'avec un peu d'entraînement, je pourrais peut-être parvenir à un résultat acceptable. Pas forcément danser aussi bien. Mais peut-être juste cueillir une pomme avec la même grâce ». Éclats de rire dans la salle. Comme on dit en allemand, Agnès Desarthe n'est pas une enfant de la tristesse. Et c'est bien agréable de se marrer comme ça avec elle et grâce à elle après une âpre journée de boulot ! Ses admirations, nous a-t-elle expliqué, ne sont pas source de frustration. Elles lui permettent d'avancer. Et d'oublier, par exemple dans le cas de l'histoire de la pomme, qu'elle n'a plus quatorze ans. « Il y a une différence entre l'âge qu'on a à l'intérieur et l'âge qui s'affiche sur nous extérieurement. On connaît tous des gens qui disent je suis resté bloqué à tel âge. On reste bloqué à un âge et on vieillit par-dessus ». Comme j'ai aimé cette formule ! Je ne sais pas bien à quel âge je suis restée bloquée pour ma part. Peut-être bien que j'ai toujours dix ans dans ma tête et que je suis coincée dans la classe de CM2 à m'éclater à faire de la grammaire, allez savoir ! Oh non, dix ans, c'est trop tôt : je n'ai pas encore eu la révélation de l'allemand, la révélation de Gary, la révélation de Thiéfaine. Allons un peu plus loin. Et restons délicieusement bloquée à la trentaine, comme ça il y aura mes filles en plus !

    Le temps passe et on ne voit pas qu'il passe tant la compagnie d'Agnès Desarthe est plaisante. Je bois ses paroles, je ris, je pleure. Oui, parce qu'elle dit aussi des choses très émouvantes. Et quand elle lit des passages de son livre, l'authenticité est tellement palpable que j'en ai des frissons partout.

     

    La soirée se termine par une séance de dédicaces. Je vais faire la queue, comme quelques autres. À un moment, je m'aperçois qu'il y a deux files et que dans la mienne, évidemment, ça n'avance pas. Je m'en ouvre à mon voisin, celui qui est derrière moi : « Je crois que je n'ai pas choisi la bonne file », lui dis-je. « Moi non plus, je vous ai suivie », me répond-il. Ce à quoi je rétorque qu'il ne faut jamais me suivre, mon malheureux. Je suis la championne des files qui s'enlisent, c'est pareil au supermarché. Et Agnès Desarthe de mettre son grain de sel dans la conversation : « Oui, c'est comme à l'épicerie, quand on fait la queue à côté des pommes alors qu'il aurait fallu la faire à côté des bananes ». Elle a décidément beaucoup d'humour.

    Elle a pitié des deux zouaves qui n'ont pas fait la queue là où il fallait (je ne suis jamais là où il faut), en l'occurrence mon voisin et moi. Elle prend le livre que je tiens entre les mains. Le château des rentiers, donc. Que je n'ai pas encore lu mais que je vais commencer au plus vite tellement je suis décoiffée par cette rencontre à la Cour des grands !

    Agnès Desarthe ouvre le livre et découvre ceci : sur une des premières pages, j'ai collé un post-it indiquant mon nom et la date à laquelle j'ai reçu le bouquin. Souvent, j'ajoute le lieu d'achat. Ça fait déjà un livre à se taper avant de plonger dans le livre lui-même !!! Agnès Desarthe lit à voix haute : « cadeau de D. » (le prénom figure en entier sur le post-it, mais il ne me paraît pas judicieux de le citer ici). « Je fais la dédicace pour qui, alors ? Pour D. ? » , me demande-t-elle. Je lui explique que non, qu'il faut faire la dédicace à mon nom et j'ajoute, parce qu'elle insiste un peu pour percer le mystère, que le fameux D. est sorti de ma vie. « Pas tout à fait, me lance Agnès (et là j'enlève son nom de famille car nous sommes presque devenues amies en deux minutes trente), il y est resté sous forme de post-it. Je ne sais pas si c'est une position enviable ». Mon voisin renchérit : « Un post-it amovible » ! J'éclate de rire. Finalement, un mec sous forme de post-it, ça me va très bien. Un homme dans ma vie, c'est comme quand il y a du soleil dans la rue de ce brave Hubert : je ne sais pas quoi en faire. Alors un post-it, ça me va très bien. Amovible, s'il vous plaît, de manière à pouvoir le mettre un coup sur un bouquin, un coup sur le frigo, un coup sous ma chaussure et ciao, dodo !

    Le temps de me dire qu'Agnès pourrait devenir une amie qui aurait toutes les qualités qui me font littéralement fondre (et linguiste avec ça, le summum !) et ça y est, c'est l'heure d'aller choper mon bus. Dehors, je lis la dédicace : « À vous, très chère Catherine, à la puissance des post-it, à mon indiscrétion et à votre rire irrésistible ». Je souris dans la rue Serpenoise que je traverse sous la pluie. Dans mon cœur, il y a soudain un grand soleil et je sais quoi en faire : du bois pour les jours d'hiver !

  • Prisonnier au berceau : splendide lecture !

    Je viens de lire un livre merveilleux de Christian Bobin : Prisonnier au berceau. Tous les livres de Christian Bobin sont merveilleux, me direz-vous si, comme moi, vous aimez cet auteur qu'on a parfois appelé le ravi de la crèche. À tort, selon moi. Bobin n'a jamais nié la noirceur de l'existence. Simplement, je crois qu'il avait choisi de ne pas ajouter, par son œuvre, de l'obscurité à un monde qui n'en est déjà que trop couvert. Attitude extrêmement courageuse, je trouve !

    Prisonnier au berceau ne raconte pas grand-chose, et ce pas grand-chose revêt des allures d'immensité. C'est toujours comme ça avec Christian Bobin. On pourrait dire que sa vision est minimaliste, et que c'est cela, précisément, qui la rend capable d'embrasser l'universel. Un brin d'herbe contient à lui seul la vastitude. Si nous le regardons avec des yeux vastes, bien sûr. Christian Bobin n'était pas un adepte des voyages qui offrent du spectaculaire à tout-va. Le Creusot, sa ville natale, lui allait très bien comme source de dépaysement et d'émerveillement.

    C'est cet émerveillement qu'il dépeint dans Prisonnier au berceau. Le Creusot n'est pas franchement une destination qui fait rêver. La ville est située au cœur d'un important bassin houiller, et ce « pedigree » n'est généralement pas tellement glamour, je crois en savoir quelque chose, moi qui ai grandi non loin des sites sidérurgiques de Lorraine ! C'est sans doute ce hasard qui a voulu que, comme Bobin, je parvienne souvent à dénicher de la subtilité, voire de la poésie dans ces paysages que d'aucuns trouvent grossiers. J'y vois autre chose que leur grisaille. J'y vois leur infini dénuement et ce même dénuement les rend touchants à mes yeux. Pas d'oripeaux flamboyants qui éclabousseraient la vue de leurs couleurs chatoyantes. Ici, la splendeur est un effort à faire, et j'adore ça !

    Chrisian Bobin ne dit pas autre chose dans son petit livre de même pas cent pages. Des photos en noir et blanc parsèment l'ouvrage. Elles sont à l'image du Creusot : sans fanfreluches, sans artifices. Il en émane une indescriptible poésie. Comme de ce livre qui n'est ni plus ni moins qu'une déclaration d'amour à une ville trop souvent méprisée. J'aime ce culot !

    Sa vie durant, Bobin resta fidèle au Creusot, considérant que cette ville lui permettait de voyager comme il aimait le faire. Par exemple en s'arrêtant sur le givre offrant à une fenêtre un cadre de dentelle ou sur un oiseau « abritant une chorale dans sa cage thoracique ».

    « La vie est lumineuse d'être incompréhensible », écrit Bobin à la page 43 de ce livre. Il aurait pu choisir de dire « la vie est sombre d'être incompréhensible », ça aurait très bien fonctionné aussi. Sauf que l'écrivain dont il est question ici avait opté pour la lumière. Sans pour autant nier l'obscurité. Du grand art.

    Après cette lecture, j'ai regardé si le Creusot était loin de chez moi. C'est à 3h42 de route. Un jour, donc, j'irai là-bas. Je prendrai Prisonnier au berceau avec moi, je le mettrai sur le siège avant de ma voiture, à ma droite, et cet étrange passager me dictera une certaine manière de voir les choses qui fera de ce périple, j'en suis sûre, un enchantement !

  • Pourquoi tant de livres ?!

    En vue d'un déménagement imminent, j'ai entrepris de rassembler tous mes livres au même endroit, histoire d'y voir plus clair au moment de faire les cartons. Il faut dire que j'en avais éparpillé un peu partout dans la maison. Des livres dans toutes les pièces, du sol au plafond, toujours des livres, ça me tient chaud depuis l'enfance.

    Folle entreprise que celle dans laquelle je me suis lancée ! J'ai décidé de remettre l'église au milieu du village, en quelque sorte. Drôle d'idée puisque personnellement, peu me chaut que l'église soit ici ou ailleurs. Mais bon. Me voilà lancée dans ce grand tri. Comme ça, au moment de mettre les bouquins dans des cartons (combien en faudra-t-il, je me le demande !), chacun trouvera sa place à côté du voisin qui lui revient de plein droit. C'est ainsi que je viens de ranger des entretiens de Guillevic aux côtés des œuvres de Guilloux. Cela m'a fait sourire. Les deux Bretons ensemble. Pas loin de Gary, mon chouchou définitif, jusqu'à la fin des temps. Pas loin de Garcin non plus, mon tendre Jérôme, entre autres compagnon des deuils qu'il m'a aidée à traverser. Goffette est lui aussi dans les parages, Guy le bien-aimé dont je vénère le style.

    Bien sûr, il faudrait jeter quelques livres par-dessus bord. D'ailleurs, je le fais régulièrement, faut pas croire. Seulement, à chaque fois, une petite voix, au fond de moi, s'insurge. C'est que je ne me pardonne jamais tout à fait cet acte barbare : abandonner un livre... Même quand je n'en ai pas aimé le contenu, c'est un véritable crève-cœur. Et de tomber dans des considérations dont la mièvre sentimentalité m'exaspère : « Oh non, celui-là ne peut pas partir comme ça, il me rappelle un certain été caniculaire, dans mon appart à Nancy. Et celui-ci, il m'a accompagnée dans les Ardennes quand j'étais jeune prof (et nommée à Vouziers où je ne pouvais me procurer des livres qu'à la maison de la presse, ça vous donnera une idée de mon désarroi de l'époque), et il est revenu avec moi, je m'en souviens, il dépassait du carton sur le siège avant. Et lui, pas aimé du tout, stoppé net au bout de cinquante pages, mais, mais... Il me rappelle un certain amour (qui a tourné court, comme ma lecture, étrange mimétisme !) ».

    Et puis il y a celui-là que je ne peux regarder sans l'associer immédiatement à un souvenir ô combien catastrophique : Dessous, c'est l'enfer, de Claire Castillon. Commencé quelques jours avant la maladie de ma mère. Et jamais fini. Parce que pendant toute la durée de son hospitalisation, je ne pus lire une seule ligne. Je laissai le bouquin de Claire Castillon en plan sur ma table de nuit, j'oubliai très vite de quoi il parlait. Et puis ma mère mourut et je n'eus jamais le cœur de reprendre ma lecture... Oui, mais, mais, je ne peux pas éloigner de moi ces pages qui renferment un pan de mon histoire, même si ce pan-là est douloureux. Lecture inachevée, comme l'impression que me laissa la vie de ma mère, pliée si vite, si brutalement...

    Je serais animiste que ça ne m'étonnerait pas ! Un livre, ce n'est pas un bête objet que l'on prend, que l'on jette (« comme la mer rejette les goémons », aurait ajouté Gainsbourg). En tout cas pas pour moi. C'est un ami, c'est une musique. C'est trois fois rien, je sais, et pourtant c'est tellement. Un jour, il te happe dans une librairie. Tu lis quelques lignes ici ou là et tu sens qu'une histoire peut éclore entre lui et toi. Alors tu l'achètes. Peut-être qu'il ne tiendra pas les promesses qu'il t'a susurrées à l'oreille dans la librairie, c'est un risque à prendre. Peut-être qu'il sera pareil à la promesse de l'aube dont le mensonge a terni la vie entière de mon chouchou définitif (Romain Gary, si vous avez suivi). Mais tu ne peux lui en vouloir, et même tu lui pardonnes, tu t'attendris : peut-être qu'il ne t'a pas parlé lors de la première lecture, mais qu'au cours de la deuxième, qui sait... Alors tu lui laisses une seconde chance, comme on laisse une seconde chance à ces amours dont on sent que leur destin est de s'effilocher, mais, mais c'est tellement plus confortable de ne pas y croire !

    Et c'est ainsi que je dois avoir en ma possession un bon millier de livres, en français essentiellement, mais aussi en allemand (beaucoup, beaucoup), en italien et en anglais. Lors de mon dernier déménagement, j'en avais dénombré 800 en tout. Douze années se sont écoulées depuis, toutes jalonnées par de nombreux passages en librairies, où tant de livres m'ont fait la cour...

    Alors, ça vous dit de m'aider à déménager ?!