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Le serre-livres - Page 8

  • Géronimo a mal au dos, de Guy Goffette

    Voilà un livre fait à la fois de silences pudiques et de cris désordonnés. Un fils aime son père qui l'aime aussi, mais aucun des deux ne sait comment le dire à l'autre. Le fils est plus doué pour les bêtises que pour les effusions. Le père est plus doué pour les coups que pour les caresses. Il faut replacer les choses dans leur contexte : cet amour-là est d'une autre époque, où déballer ses sentiments au grand jour n'était pas de mise, où un mioche, c'était entendu, était fait avant tout pour obéir.

    Obéir, ce n'est justement pas le fort de Simon. Alors que son père le voudrait pragmatique et bosseur, il est rêveur et porté à la flânerie. À l'école, il adore amuser la galerie, ce qui ravit ses compagnons d'étude, mais n'est évidemment pas du goût de ses maîtres. Il a beau savoir que s'il ne se tient pas à carreau, les gifles pleuvront à la maison, il ne peut s'empêcher de faire le zouave. C'est un truc inné. Il est ce petit garçon haletant qui court à vive allure, saute dans les flaques et ne pense aux éclaboussures qu'une fois qu'elles l'ont taché de pied en cap. Pour les représailles, c'est la même chose : il n'y pense qu'une fois qu'elles sont imminentes. C'est un enfant, quoi, un vrai, qui vit dans l'instant. Et qui, comme tous les enfants, échappe. Se soustrait comme une anguille aux aspirations que l'on aimerait plaquer sur lui. Son père le voudrait la tête sur les épaules, eh bien non, cela ne se passera pas comme ça : il l'aura dans les étoiles, et tant pis si celles-ci sont trop loin. Et même tant mieux. Toute sa vie, Simon sera happé par un ailleurs hypothétiquement meilleur. Alors que son père ne décollera jamais de son fauteuil élimé, lui, toujours il ira frôler les lointains. Le vaste horizon le démangera sans cesse. C'est de là qu'il enverra des cartes postales, après avoir quitté le foyer. Des cartes qui ne diront pas grand-chose d'autre que sa mauvaise conscience de ne pas savoir être présent physiquement.

    Guy Goffette a dit de ce livre qu'il était celui dans lequel la part romanesque s'effaçait le plus au profit d'une autre, plus intime, plus autobiographique. Cela se sent dans l'écriture. Simon, le narrateur, est un passeur de mots à qui est confiée la lourde tâche d'en dire beaucoup sans en dévoiler trop. Simon ou Guy, de toute façon, c'est du pareil au même, et tous deux saignent d'une symétrique blessure. Simon ou Guy, c'est une seule et même voix pour dire la douleur de grandir sans tendresse. Une seule et même voix pour laisser enfin éclater un amour fait de rendez-vous manqués. L'écriture, quelquefois, a des vertus réparatrices...

  • Coquelicot et autres mots que j'aime, un livre d'Anne Sylvestre

    1998 (je crois). Anne Sylvestre passe à l'Arsenal de Metz. Je ne connais la chanteuse qu'à travers le sillon qu'ont creusé, dans mon enfance, ses inimitables Fabulettes. Le soir du concert de l'Arsenal, j'apprends qu'elle chante également pour les adultes. Allez, j'y vais, juste pour voir. Je ressors subjuguée, et c'est le début d'un long compagnonnage. Anne Sylvestre raconte les amours cabossées, les histoires où l'on occupe piteusement la seconde zone, les mélancolies qui traînent çà et là sur nos dimanches. Elle crie la nécessité d'écrire pour ne pas mourir. Parfois, elle s'engouffre dans un registre plus léger, à la faveur duquel on découvre ses savoureuses mimiques. Je pense à Lettre ouverte à Élise ou à La reine du créneau.

    En se promenant ainsi dans son répertoire, on devinait bien que la chanteuse aimait les mots. Elle prenait plaisir, à n'en pas douter, à les faire fondre sous la langue, comme d'autres font crépiter goulûment le vin sous leur palais. Goûteuse de mots, notre Anne. Œnologue d'un genre un peu particulier, familière des grands crus. C'est, en tout cas, l'impression que me laisse la lecture de Coquelicot et autres mots que j'aime. Il est question, dans ces pages, des mots qui bercent son imaginaire et de ceux qu'elle associe à des souvenirs plus ou moins doux. Certains lui inspirent une véritable tendresse. Prenez le verbe « rafistoler », par exemple. Il n'est pas de ceux que l'on croise chez les aristos, il est plutôt à ranger dans la catégorie des roturiers. Fin comme du gros sel et pourtant de taille à accomplir de petits miracles quand il s'agit de « raccorder un bout de truc à un morceau de machin ». Peut-être même qu'on aurait tout intérêt à lui confier son cœur en détresse, des fois que, hein, allez savoir !

    « Mais bon » a fière allure aussi, tiens. « C'est une sorte d'expression que l'on emploie sans y penser, comme une simple ponctuation », et qui se révèle capable d'exprimer toutes sortes de sentiments (allant de la résignation à l'optimisme).

    Quant à « pourtant », c'est le roi du paradoxe. Il peut dire tantôt l'écroulement imprévu (« Vous avez raté votre gâteau, il est immangeable, pourtant vous y aviez mis tous les ingrédients requis par la recette »), tantôt la bonne surprise inattendue, qui vient se poser délicatement, telle une cerise exquise, sur ledit gâteau. Exemple : « Pourtant vous ne l'attendiez plus, il est là ».

    Qu'est-ce qui fait la singularité d'un mot ? Ses sonorités, l'assemblage de ses syllabes, le lien que l'on a tissé avec lui au fil du temps ? Un peu tout cela, et plus encore. Parfois, c'est aussi l'univers auquel il renvoie qui nous amène à le chérir plus qu'un autre : quand on aime écrire et lire, « cahier » et « livre » deviennent des Pégase aux ailes d'argent. Et j'apprends avec une pointe de tristesse qu'Anne Sylvestre aimait à s'entourer d'une foule de petits carnets et qu'elle en avait tellement qu'elle doutait de pouvoir les remplir avant sa mort... Comme on aimerait, pourtant, qu'ils débordent tous, jusqu'en leurs marges, de ces mots qu'elle maniait si bien ! Comme on aimerait que quelque part, dans le tiroir d'une vieille commode, on retrouve un jour plusieurs manuscrits qui deviendraient, sur les rayonnages de notre bibliothèque, les frères de ce croquignolet Coquelicot !

  • Nous sommes au regret de..., un livre de Dino Buzzati

    Si j'ai lu Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, c'est grâce à Jacques Brel. C'était un de ses livres favoris. D'ailleurs, le Zangra de sa chanson ne ressemble-t-il pas étrangement au Drogo du Désert des Tartares ? Une même attente enfièvre les deux hommes. Elle ne sera jamais comblée. Drogo (tout comme Zangra), c'est ce lieutenant qui espère la bataille qui viendra le justifier, rien que ça. Cette bataille semble cent fois sur le point d'advenir ; cent fois, elle est remise à plus tard, et même à trop tard. Elle arrive le jour où le vieux Drogo, à bout de forces, ne peut plus en être. Comme Zangra, Drogo ne sera pas héros. Le destin de ces soldats que la gloire ignore, n'est-ce pas un peu le nôtre ? Nos vies n'ont-elles pas toutes, à l'heure des grands bilans, un goût d'inachevé ? N'aurons-nous pas, au bout du compte, attendu quelque chose qui était destiné à ne pas se produire ? Ce sont là les questions que suscite ce grand roman de Buzzati.

    Nous sommes au regret de... est un peu dans la même veine. C'est-à-dire que la condition humaine n'apparaît pas, ici non plus, sous un jour très favorable ! Nous sommes au regret de… est une succession de récits relativement courts. On y rencontre souvent des êtres perdus. On a l'impression qu'ils sont emprisonnés, les yeux bandés, et qu'ils tournent en rond dans un labyrinthe dépourvu de toute issue. Parfois, ils courent pour tenter d'échapper à quelque chose qui les pourchasse. En vain. Ce quelque chose finit toujours par les rattraper. À plusieurs reprises, il est ainsi question d'un homme qui sent une présence mystérieuse à ses trousses. Il fait tout pour se soustraire à sa filature. C'est elle qui aura le dessus. On se retrouve parachuté dans des administrations kafkaïennes, en compagnie d'étranges personnages dont la survie est assujettie à la délivrance de tel ou tel formulaire, introuvable bien entendu ! On croise en pagaille des destins qui vont se jouer sous nos yeux, et un signal nous avertit : les choses vont tourner au vinaigre, cela se sent dès les premières lignes. On voudrait venir en aide à ces « paumés du petit matin » que le soir ne trouvera guère plus vaillants, mais ils sont tous invariablement condamnés par plus fort que nous. Ici, un prince meurt de ne plus se savoir attendu dans la ville qu'il a quittée des années auparavant. Là, un homme sacrifie tout au rêve de sa vie, et cela lui sera fatal...

    Certes, les livres de Buzzati ne sont pas des plus joyeux, mais ils ne sont pas non plus tout à fait désespérants. Ils n'occultent pas, loin de là, le côté tragique de l'existence, on peut même dire qu'ils l'explorent sous toutes les coutures. Mais il y a cette ironie mordante, mais il y a cet humour léger, tous deux propres à Buzzati, qui nous sauvent à chaque fois, in extremis, de l'enfer...