Boulevard des Philosophes, de Georges Haldas
Il y a quelques jours, j’étais en Suisse, dans la partie francophone de ce beau pays. Le français qu’on parle là-bas tranche avec l’allure folle qui caractérise notre époque. Les phrases s’y déploient dans une douce lenteur, on se paie le luxe de les dérouler tranquillement. N’y voyez ni mollesse, ni, encore moins, malice : c’est juste un art de vivre, une autre façon d’appréhender le temps. Pas étonnant que la Suisse soit la patrie de l’horlogerie ! Les mécanismes des horloges exigent une incommensurable minutie. Ils ne tolèrent aucun grain de poussière. Et donc, le temps, il faut le prendre. Le prendre avec des pincettes, et c’est tout !
En Suisse, j’étais, pour être précise, du côté de Neuchâtel. Tout à coup, je me suis souvenue d’un auteur helvète que j’affectionne particulièrement : Georges Haldas. Je me suis dit que je pourrais très certainement trouver des livres de lui dans ce pays vallonné qui était le sien. Car en France, on tombe rarement, voire jamais, sur un livre de cet écrivain. Bien sûr, je n’ignore pas que je pourrais commander tout ça sur Internet, mais en matière de littérature comme dans quelques autres domaines, je suis restée vieille France. Vieille Suisse en l’occurrence ! Il ne m’arrive quasiment jamais d’acheter des livres sur Internet. Je préfère flâner en librairie ou en bouquinerie et me laisser surprendre. Par des bouquins auxquels je n’aurais pas pensé. Par des phrases qui, tout à coup, piochées au hasard des pages d’un livre inconnu, me happent. Il m’est arrivé d’acheter un livre pour une unique phrase qui avait trouvé un écho en moi. Et de me rendre compte, à la lecture, que seule cette phrase était destinée à me parler ! Mais ce n’est pas grave : elle justifiait tout de même mon achat !
Mais voilà que je m’égare, comme si souvent (ça doit être mon côté suisse, cette manie de flâner !). Revenons à mon idée neuchâteloise : samedi, je décidai de partir à la recherche d’un livre d’Haldas dans le pays qui l’a vu naître. Première bouquinerie : bingo ! Trois livres de lui sur une étagère. J’en achetai deux !
Dont celui-ci : Boulevard des Philosophes. Le boulevard en question, situé à Genève, n’est autre que celui où Georges Haldas a vécu lorsqu’il était enfant.
Le récit est autobiographique et centré sur la relation qu’Haldas eut, ou plutôt n’eut pas, avec son père. C’est l’histoire d’une rencontre qui aurait pu se faire, mais ne s’est jamais faite. L’histoire de mille et un rendez-vous manqués. De mille et une incompréhensions. De soixante-dix-mille fossés entre un père et son fils, et tous ces fossés resteront tristement béants car infranchissables.
La figure du père a quelque chose de tragique : il est persuadé qu’il a raté sa vie. La certitude de ce naufrage le rend, dans le meilleur des cas, taciturne. Dans le pire des cas : bougon. Pour ne pas dire bourru. Le fils pressent d’innombrables abîmes en son père. Il l’observe à la dérobée. Et devine que sous la glace rugit un feu immense.
De rares moments de complicité traversent cette relation complexe. Mais une mutuelle pudeur éloigne ces deux êtres. Et, un jour, il est trop tard. Trop tard pour se dire ce qu’il aurait convenu de se dire, trop tard pour se dire les mots qui réparent. L’horloge, ce « dieu sinistre, effrayant impassible », comme disait Baudelaire, tourne. Et des portes se referment qu’il sera à tout jamais impossible de rouvrir.
Ce livre est d’une beauté déchirante. Il dit qu’au pays de l’horlogerie comme partout ailleurs dans le monde, il est un territoire infiniment plus complexe encore que le mécanisme des cadrans et compagnie : celui des relations humaines...